Un suspense décati

Twisted est un film tordu. Pas tant par son contenu ou sa forme, hélas. Ce thriller, dressé sur les vestiges d'anciens thrillers du même acabit, reste jusqu'au générique final en quête désespérée d'un twist qui le démarquerait des autres. Si Twisted est tordu, c'est avant tout parce que, à défaut de nous ennuyer ferme, on s'y tord l'esprit à imaginer entre les mains de quels cinéastes le scénario a dû passer avant d'atterrir dans celles de Philip Kaufman, un cinéaste raffiné (L'Étoffe des héros et L'Insoutenable Légèreté de l'être), qui avait de toute évidence besoin d'un chèque de paie.

Plus encore, on se demande, en regardant Twisted, quelle star du grand écran avait été envisagée pour camper l'héroïne, avant que le rôle n'échoie à une demi-portion d'étoile, et piètre actrice au demeurant, j'ai nommé Ashley Judd. Celle-ci campe une détective san-franciscaine nouvellement intégrée au département des homicides. La trentaine, elle est célibataire, lève le coude plus souvent qu'à son tour et succombe la nuit venue aux urgences de sa cuisse légère (on entend les Kidman et Diaz raccrocher). Or, justement, la nouvelle enquête qui lui est confiée a pour objet les meurtres successifs d'hommes avec qui elle a déjà passé une nuit. Tandis que les cadavres s'empilent, son partenaire (Andy Garcia), qui en pince pour elle, son mentor (Samuel L. Jackson), qui l'a élevée, et son psy (David Strathairn), en alerte, compilent les données et élargissent le couloir des possibilités de l'intrigue où se confondent meurtriers, suspects et faux coupables.

À première vue, sautent aux yeux les amputations du scénario de Sarah Thorp (See Jane Run) ainsi que les incohérences, les virages abrupts et la gestion machinale des soupçons — que Kaufman distribue comme des cartes dans la première bobine avec la fausse énergie d'un croupier à six heures du matin. Au second regard, on s'étonne de l'énergie déployée par la scénariste pour rapiécer (et, à peine, déjouer) les vieux clichés des années 80, où la prise en charge des femmes de leur propre sexualité (Sea Of Love, Fatal Attraction) faisait d'elles un danger pour leur propre personne et pour les mâles qui avaient l'infortune de passer par leur lit.

Enfin, d'un projet qui avait de toute évidence l'ambition d'être un nouveau Memento, on se désole de reconnaître que Philip Kaufman a accouché d'un suspense décati qui peine à se hisser à la hauteur de Out Of Time et Fortier. On croit deviner le tordage de bras survenu à l'étape de la post-production (durée: 18 mois. Hum!) afin d'aseptiser cette intrigue déboulée dans les rues mal éclairées de San Francisco — capitale américaine du péché de la chair et, pour cette raison puisqu'il en faut une, théâtre de Basic Instinct.

Pour qu'un film réalisé par un grand auteur (qui n'a pas volé ce titre), par ailleurs photographié par le chef-opérateur de Mulholland Drive (Peter Deming), assemblé par le monteur de The Hours (Peter Boyle) et mis en musique par le compositeur de Quiz Show (Mark Isham) atteigne ce degré d'incompétence, voire d'imbécillité, il faut que des forces extérieures incommensurables se soient interposées. Seuls l'argent et la morale possèdent ce pouvoir.