Madame la présidente

Macha Grenon offre une composition qui provoque une réponse à la fois émotionnelle et intellectuelle.
Photo: francis vachon le devoir Macha Grenon offre une composition qui provoque une réponse à la fois émotionnelle et intellectuelle.

Hillary Clinton ne sera finalement pas devenue la première présidente américaine. Qu’à cela ne tienne, car plus près de nous, la cinéaste Chloé Robichaud a imaginé une contrée dont la plus haute fonction est occupée non par un, mais par une élue. C’est la comédienne Macha Grenon qui lui prête ses traits dans le film Pays, à l’affiche le 18 novembre.

Besco, le pays inventé du titre, est une île au riche sous-sol jouxtant le Canada, à l’est. On y suit les destins croisés de trois femmes : Danielle (Macha Grenon), la présidente, Félixe (Nathalie Doummar), une jeune députée invitée à prendre part à une délégation canadienne, et Émilie (Emily Vancamp), une médiatrice chargée de faire débloquer des négociations entourant le renouvellement d’un partenariat financier lié à l’exploitation minière.

Se retrousser les manches

C’est à Fogo, au large de Terre-Neuve, que Chloé Robichaud (Sarah préfère la course) a trouvé le panorama propice à incarner sa vision. « Je repense à Fanny [Laure-Malo, la productrice], qui nous a amenés là-bas au mois de novembre, se souvient Macha Grenon, comme si elle peinait à y croire, a posteriori. On est arrivés dans la queue d’un ouragan. C’est chaque fois difficile de tourner un film, car ça nécessite la participation de tellement de collaborateurs. Avec Pays, les conditions extrêmes additionnelles ont provoqué une sorte de retroussage de manches collectif ; tout le monde était là pour le film de Chloé. À la fin, on ne voulait plus partir. »

Or, si la comédienne évoque une expérience marquante, elle ne l’impute pas uniquement à la solidarité provoquée par l’éloignement et les rigueurs du climat. Hors du plateau, en effet, une complicité s’est développée avec ses deux partenaires principales.

« Chloé a eu l’intelligence et la sensibilité de choisir trois actrices susceptibles de bien s’entendre. Et c’est ce qui est arrivé. J’ai vécu ce même phénomène sur la série Nouvelle adresse. À un moment, le courant se met à passer, très fort, et ça, ça sert tellement la création ! La connivence qui s’est manifestée dans la vraie vie, c’était, ceci dit, un enjeu qui se trouvait aussi dans le scénario de Chloé. Il y avait cet aspect-là où trois univers, pour ne pas dire trois solitudes, se côtoient. Et sous ça, il y a cette expérience commune, cette humanité de femmes qui voudraient que les portes s’ouvrent. »

Pouvoir capricieux

Ainsi ces trois femmes, pour autant de générations, occupent-elles chacune une fonction de pouvoir, mais un pouvoir — elles se butent à ce constat — limité et, qui plus est, assujetti à maints facteurs extérieurs : lobbies divers, intérêts étrangers et, oui, ego mâles. Représentant respectivement, et à la mesure de l’expérience acquise, l’idéalisme, le pragmatisme et la détermination, Félixe, Émilie et Danielle se démènent.

« D’emblée, Chloé m’a dissuadée de m’inspirer de politiciennes réelles, d’ici ou d’ailleurs, précise Macha Grenon. Je savais que Danielle était une avocate en droit international, qu’elle connaissait ses dossiers à fond, bref, qu’elle avait une préparation en béton. Ça, c’était la base sur laquelle je devais construire. Puis est arrivé le moment du tournage, et Chloé m’a dit :“O.K., maintenant, oublie tout ça et joue le personnage comme si c’était un homme.” Pour moi, ç’a été un moment extraordinaire de révélation. »

Dès lors, ce qu’il est intéressant d’étudier ne devient plus tant la manière d’être de Danielle que les attitudes adoptées par tout un chacun autour d’elle, fussent-ils ministres, journalistes, électeurs ou mari.

Chasser le naturel

Actrice qui, à l’instar de son personnage, aime à se doter d’une préparation « en béton », Macha Grenon a fait beaucoup de recherches sur l’industrie minière et les politiques qui y sont associées.

« Je me suis tant et si bien immergée là-dedans qu’en arrivant en répétition, c’était devenu ma cause. Mon coeur était sur la table. J’étais à côté. Le soir, Chloé m’a appelée et m’a juste dit : “Poker face”. Et c’était ça. Cette expression résume parfaitement le personnage. Parce que c’est ce qu’il en coûte d’être un politicien : il faut littéralement que tu te marches sur le coeur. Même si tu es profondément interpellé, il ne faut jamais que tu laisses paraître ton jeu, ce qui est contre nature pour moi qui suis tout le contraire. »

Une fois le naturel chassé, le défi de la comédienne demeurait double puisqu’elle devait jouer ce détachement tout en donnant néanmoins des signes discrets d’émotion qui couve. Il en résulte une interprétation virtuose qui ne repose sur aucun effet de jeu voyant — le genre d’interprétation complexe, mais si finement modulée que les prix passent souvent à côté, hélas.

Toute de nuances subtiles, Macha Grenon offre une composition qui provoque une réponse à la fois émotionnelle et intellectuelle. C’est plus ardu qu’il n’y paraît. Et c’est là un autre type de pouvoir qui, lorsque le politique déçoit, justement, devient d’autant plus important.

On parle ici du pouvoir d’inspirer.