La fièvre cubaine du samedi soir

Dirty Dancing fut aux années 80 ce que Saturday Night Fever symbolisait dans les années 70: le triomphe d'une jeunesse prolétarienne sur les puissants qui affligent leur petit monde, accomplissant sa revanche à coups de déhanchements langoureux ou frétillants, prête à toutes les révolutions à la condition qu'elles se dansent. Est-ce pour maintenir la flamme révolutionnaire que, 17 ans après ses premières danses lascives, Patrick Swayze reprend timidement du service dans Dirty Dancing 2: Havana Nights de Guy Ferland? Les admirateurs de ce film-culte (?) y tenaient mordicus, allez savoir pourquoi.

Le spectateur bienveillant aura droit à deux révolutions pour le prix d'une dans Dirty Dancing 2. La première accapare tout l'écran, surcharge la bande sonore, tandis que la seconde est expédiée dans le hachoir du révisionnisme historique. Plutôt que de montrer le passage de la danse sociale au rock and roll, nous sommes plongés dans l'ivresse des rythmes afro-cubains, passant de la valse et du fox-trot à la salsa. Tous ces trémoussements et ces battements de percussions étouffent la colère d'un peuple et font écran sur les bouleversements qui se préparent en 1958 à Cuba, à la toute veille de la révolution de Fidel Castro.

Le moment n'était pas le mieux choisi pour débarquer à La Havane, mais la jeune Katey Miller (Romola Garai, d'une belle candeur juvénile) doit suivre sa famille, son père ayant obtenu un poste important dans une compagnie américaine. Parmi d'autres compatriotes fortunés, les Miller s'installent dans un hôtel luxueux où les Cubains sont à leur service pour des salaires de misère. Katey fait la rencontre de Javier (Diego Luna, toujours en quête d'un nouveau succès après Y tu mamá también), serveur le jour et danseur infatigable la nuit. Leur liaison va entraîner le congédiement du garçon mais Katey, fascinée par ces danses qui n'ont rien de comparable à celles que pratiquaient ses parents, demande à Javier de participer à un concours de danse organisé par la direction de l'hôtel. Tout cela se déroule bien sûr dans le plus grand secret, le couple cultivant l'espoir de remporter le grand prix, quelques milliers de dollars, pour que Javier puisse aider sa famille et éventuellement fuir aux États-Unis. Or, on a beau oublier les soubresauts de l'Histoire, celle-ci finit toujours par nous rattraper, même sur un plancher de danse.

Calque coloré, tourbillonnant et racoleur de Dirty Dancing, le film de Guy Ferland s'engage sur les mêmes sentiers balisés, ceux où une jeune fille studieuse et timide, au contact d'un maître du dandinement sophistiqué, se transforme en bombe sexuelle tout en gardant sa robe du soir et ses talons hauts. On profite ainsi de l'engouement de la musique latino-américaine, Dirty Dancing 2 ayant surtout des allures de cheval de Troie pour conquérir, aux États-Unis comme au sud de leurs frontières, un marché hispanophone en pleine expansion. C'est d'ailleurs l'explication la plus plausible pour comprendre la résurrection, et non la suite, de cette histoire d'amour où les barrières sociales et culturelles ne résistent pas au tempo des danses endiablées.

Et la révolution cubaine, dans tout ça? On a peine à entendre son murmure, le cinéaste évitant sciemment de montrer le bout de la barbe de Fidel Castro, toutes les injustices et les iniquités étouffées par une succession ininterrompue de chansons aux rythmes accrocheurs. Dans Dirty Dancing 2, les révolutionnaires semblent tous atteints de la fièvre (cubaine) du samedi soir...