Huppert et Verhoeven sur le fil du rasoir

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert, le mois dernier, à New York. Ils répondent aux questions du public sur Elle, film ambigu qui a soulevé une petite controverse à Cannes au printemps dernier.
Photo: Michael loccisano Agence France-Presse Paul Verhoeven et Isabelle Huppert, le mois dernier, à New York. Ils répondent aux questions du public sur Elle, film ambigu qui a soulevé une petite controverse à Cannes au printemps dernier.

Elle, qui gagne nos écrans vendredi, est le choix de la France pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Mais pour Isabelle Huppert, sa vedette, il y eut loin de la coupe aux lèvres…

Quand le romancier Philippe Djian a écrit Oh…, le roman à la source du film Elle, il avoua avoir eu la rousse icône en tête en brossant son personnage féminin. Et quand le producteur français Saïd Ben Saïd acquit les droits d’adaptation, elle était à ses côtés pour chercher un cinéaste. En entendant sortir le nom de Paul Verhoeven du chapeau, Isabelle Huppert a applaudi.

Flottant sur cette aventure depuis ses débuts, tentée par le rôle, elle admirait le cinéma de Paul Verhoeven depuis son Turkish Delight tourné dans les Pays-Bas, son pays natal. « Il ne se laisse jamais enfermer dans un genre. Ses films sont provocants, déclare-t-elle. Si mes prestations se posent souvent sur le fil du rasoir, lui aussi aborde ce registre-là. » Ils étaient faits pour se rencontrer.

Oui, mais voilà ! Le cinéaste de Robocop et de Basic Instinct, transplanté à Hollywood depuis quatre décennies, voulait que le roman soit adapté en anglais à Boston ou à Chicago, et fit même écrire le scénario par l’Américain David Birke… Peine perdue.

« Aucune actrice américaine ne voulait jouer ça, évoque le cinéaste, lors d’une rencontre au Festival de Toronto. Le rôle leur apparaissait trop amoral. Or Isabelle était parfaite et authentique pour le personnage. On a donc décidé de le tourner en France et en français. » Verhoeven avait passé un an en France après son lycée aux Pays-Bas. Mais il l’avait oubliée, cette langue-là. Et de s’y remettre en cours accéléré. « J’en ai eu, des maux de tête, durant quatre mois. Puis, sur le plateau, tout s’est apaisé. » Il n’a communiqué sur place qu’en français. Presque une gageure.

Amoralité relative

Ce roman de Djian (auteur de 37,2 le matin) est extrêmement cinématographique. Dans Oh…, tout est placé sur le même plan, sans profondeur de champ, un peu à l’américaine. Ce qui sert le film. Une femme de tête qui dirige une boîte de jeux vidéo se fait sauvagement violer par un maniaque masqué. Mais plutôt que de s’effondrer, elle démarre un jeu érotique sado-maso, qui mènera à une vengeance pas conventionnelle du tout.

En compétition à Cannes en mai dernier, le film, avec son thème ambigu, suscita une controverse… presque sage. Paul Verhoeven, encore adulé sur la Croisette pour son Basic Instinct demeuré cultissime là-bas, avait anticipé quand même davantage de remous.

« La structure est différente du scénario anglophone. Il apparaît plutôt comme une mosaïque. Et le climat est hitchcockien », ajoute-t-il.

« On parle ici d’amoralité relative, précise Isabelle Huppert, car la notion de la faute et de la punition du coupable est clairement au poste, mais tout est ambigu. »

L’actrice fétiche de Michael Haneke aime s’investir dans ces rôles. « Comme dans La pianiste, mon personnage tente d’accéder aux choses de façon tortueuse. Elle éprouve une solitude, une difficulté de vivre, mais là où la pianiste vivait la douleur, l’héroïne d’Elle se retrouve au-delà de cette douleur. Dans l’oeil du cyclone. Et jamais elle n’endosse le statut de victime. »

Huppert est, avec Juliette Binoche, l’actrice française ayant le plus tourné avec des maîtres étrangers : de Michael Cimino à Hong Sang-soo, en passant par Rithy Panh. Chaque fois découvrant une nouvelle couleur. « C’était intense, exaltant, sous la direction d’extrême précision de Verhoeven, dit-elle. Il a toujours plusieurs couches d’ironie et le fait que le film soit une comédie aide à brouiller les pistes. »

Avec Laurent Lafitte, qui incarne le violeur, elle a beaucoup travaillé en amont, les assauts ayant été conçus comme de vraies chorégraphies. « C’était très préparé, très physique et technique. Extrêmement intense. Le premier jour, je me suis même blessée… »

Ce personnage l’entraînait dans des chemins inusités. « Parce qu’elle ne se définit jamais par l’émotion. Cette femme est une résistante et je n’ai jamais rompu ce contrat-là. Elle est gelée, sans affect, sauf à la mort de sa mère, incarnant la force dans un monde où chacun est faible, surtout les hommes : père, mari, amant, fils, voisin. Si on avait amolli son caractère, le film aurait perdu sa sève. Elle est le produit de la faiblesse masculine, vulnérable mais forte. À partir du moment où, comme actrice, on accepte une proposition de fiction, l’important, c’est d’aller jusqu’au bout. »

Aller jusqu’au bout

Isabelle Huppert n’en finit pas d’inspirer les cinéastes, français et étrangers, jeunes et vieux. Elle a tourné notamment cette année dans Madame Hyde de Serge Bozon, une femme aux deux visages, à la Docteur Jekyll et Mister Hyde. Dans le dernier Michael Haneke, Happy End, sur la crise des migrants, l’actrice donnait la réplique à Jean-Louis Trintignant : film qui devrait atterrir à Cannes.

Quant à Verhoeven, il trouve parfois difficile de travailler aux États-Unis. « On doit se battre pour aller là où d’autres ne sont pas allés. Quand vous faites un film de science-fiction, on vous invite à en respecter tous les codes, alors qu’il y a moyen de les déjouer. J’aimerais faire des comédies, mais qui me voit là ? Aux États-Unis, vous êtes hot ou vous ne l’êtes pas, selon l’accueil reçu par votre dernier film. Basic Instinct avait eu du succès, mais pas Showgirls. On peut rebondir aussi, mais c’est compliqué. En Europe, du moins, ils ont suivi votre carrière… »

Il a pris le goût de la France et, en plus de travailler sur un film américain, jongle avec divers projets dans l’Hexagone. Un des scénarios porte sur la Résistance française à Lyon en 1943. « Plusieurs grands résistants avaient de nombreux partenaires amoureux, dit-il. La mort était proche et les codes n’étaient plus les mêmes. Dans Blackbook,que j’ai tourné aux Pays-Bas [2006], j’abordais déjà le brouillage de repères sous l’Occupation. Un sujet fascinant. »

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.