Créer des ponts, sans sous-titres

Le cinéaste Philippe Lioret (à droite) a choisi l’acteur Gabriel Arcand après avoir vu «Le démantèlement».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le cinéaste Philippe Lioret (à droite) a choisi l’acteur Gabriel Arcand après avoir vu «Le démantèlement».

Philippe Lioret n’est pas du genre tapageur ou flamboyant. Dans ses films, délicats (Mademoiselle, Toutes nos envies) ou épiques (L’équipier, Welcome), il réussit à émouvoir grâce à l’humanité de ses personnages, souvent défendus par des acteurs d’exception.

Par exemple, c’est un peu grâce à lui si Mélanie Laurent a effectué un impressionnant démarrage de carrière, fragile et troublante dans Je vais bien, ne t’en fais pas, la quête désespérée d’une soeur partie à la recherche de son frère dont on aurait perdu la trace.

Le voilà qu’il navigue un peu dans les mêmes eaux troubles avec Le fils de Jean, librement inspiré du roman de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi. Si librement, en fait, que Philippe Lioret reconnaît qu’il ne reste pratiquement plus rien du texte à l’écran, si ce n’est une dette énormeenvers cet ouvrage qui l’a poussé à ratisser dans son propre jardin intérieur et dans celui de quelqu’un de son entourage.

Dans le premier scénario que j’ai lu, il y avait ce côté romantique face au Québec, dont une scène avec un ours, qui fut enlevée! ll fallait épurer tout ça pour garder le cœur de l’histoire.

À ce sujet, il se fera plutôt évasif lors de notre rencontre, pendant le festival Cinemania, où Le fils de Jean est présenté en première nord-américaine, une évidence dans la mesure où il s’agit d’une coproduction franco-québécoise composée d’une distribution largement made in Québec et dominée par Gabriel Arcand. Le solide comédien partage souvent l’écran avec le Français Pierre Deladonchamps (révélé dans le sulfureux L’inconnu du lac, d’Alain Guiraudie), endossant le rôle de Mathieu, un Parisien trentenaire débarqué à Montréal après le choc de l’annonce de la mort de son père naturel, qu’il n’a jamais connu, désireux aussi de connaître ses deux frères, lui, l’enfant unique auprès d’une mère très discrète sur ses origines. Arcand sera son guide (maladroit et obligé) dans cette aventure.

Le coeur de l’histoire

Quelques années s’étaient écoulées depuis son dernier film, Toutes nos envies, mais Philippe Lioret ne se tournait pas les pouces, maîtrisant les ficelles du métier de producteur, reconnaissant aussi qu’il n’est pas du type pressé. « Je ne veux pas faire des films pour des films », admet cet homme affable, ravi d’être au Québec, qu’il fréquente depuis l’enfance. « J’avais une tante qui possédait une galerie d’art rue Laurier, alors, Montréal, pour moi, c’est de bons souvenirs. »

Montréal, le Québec, ce sont d’ailleurs les seules choses qui restent du roman de Jean-Paul Dubois dans cette adaptation qui n’en est pas une, mais Philippe Lioret tenait à en acquérir les droits, parce que ce livre l’a bien servi « et qu’il pourrait me servir encore ». Et il ne faut pas voir les enjeux dramatiques du Fils de Jean comme un prétexte pour vanter les grands espaces si chers aux Français, un écueil en partie évité grâce à Gabriel Arcand, choisi par le cinéaste après avoir vu Le démantèlement, de Sébastien Pilote.

« Dans le premier scénario que j’ai lu, souligne Gabriel Arcand, il y avait ce côté romantique face au Québec, dont une scène avec un ours, qui fut enlevée ! ll fallait épurer tout ça pour garder le coeur de l’histoire. » Un travail fait en collaboration avec le cinéaste et tous les interprètes, dont Marie-Thérèse Fortin, Catherine de Léan, Patrick Hivon et Pierre-Yves Cardinal. « Je ne voulais pas de sous-titres, déclare Philippe Lioret. Pour des raisons de confort, tous les films québécois sont sous-titrés en France, et c’est un peu ridicule. J’ai repris tous les dialogues avec les acteurs, pour m’assurer que les spectateurs français comprennent et que les Québécois d’ici ne soient pas irrités. En fait, le personnage de Mathieu débarque à Montréal, c’est un choc, et tous les personnages doivent se comprendre… sans sous-titres ! Et pas question de foutre des “crisse” et des “tabarnak", car ça, je ne sais pas le faire ! »

Ce qu’il maîtrise bien, par contre, c’est l’émotion qui émane de tous ses personnages, certains cachant des secrets aussi énormes qu’étonnants, une autre manière sans doute, pour Philippe Lioret, « de raconter cette histoire personnelle sans qu’on puisse imaginer une seconde que c’était une histoire personnelle ».

Le fils de Jean est présenté dans le cadre du festival Cinemania, le mercredi 9 novembre, à 20 h 30, et le jeudi 10 novembre, à 14 h, au Cinéma Impérial. Sortie en salle : 23 décembre.

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