Denis Villeneuve dans l’intermonde

Le réalisateur Denis Villeneuve
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le réalisateur Denis Villeneuve

On l’attrape à Budapest au téléphone. Il s’avoue épuisé. « Ça achève. Le tournage de Blade Runner 2 finit le 20 novembre… » L’aventure a duré plusieurs mois, celle de la post-production s’annonce longue à son tour. Sortie prévue : octobre 2017.

Ultra attendue, cette suite à l’œuvre culte de Ridley Scott (1982) avec un budget qui oscillera entre 150 et 200 millions de dollars américains. « Un des films indépendants les plus chers de l’histoire du cinéma, résume le cinéaste québécois. Et super casse-gueule ; d’où l’intérêt du projet. Baveux, important, enivrant. Mais j’ai toujours tout misé pour sauter dans le vide, dans : Polytechnique, Incendies, Sicario, Arrival aussi… C’est la part de risque créatif qui m’intéresse. »

Il a l’habitude de marier dans son cinéma l’intime à un regard plus vaste sur la condition du monde. Dans Arrival, la fille morte de l’héroïne hante sa psyché et modifie l’action.

Cinq films en six ans, avec Arrival et Blade Runner en enchaînement, c’est beaucoup. Les tournages de Prisoners et d’Enemy s’étaient chevauchés de leur côté en 2013. Entre temps, il y eut Sicario à cheval sur sa frontière mexicaine. Incendies, en nomination aux Oscar en 2011, avait été son sésame pour l’Amérique. Là-bas, les acteurs l’aiment, ses films intéressent. Il a la réputation d’être cool, mais à son affaire, pas trop bavard (son anglais laisse à désirer), mais déterminé. Adoubé à Hollywood, ultra occupé, donc.

La planète en péril

Arrival, film de science-fiction avec extraterrestres aux vaisseaux ovoïdes descendus sur terre, est adapté librement d’une nouvelle de Ted Chiang, Story of Your Life. Il donne la vedette à Amy Adams, Jeremy Renner et Forest Whitaker. Une linguiste, un mathématicien et un colonel américain tentent de sauver la planète en entrant en communication avec les envahisseurs de l’espace. « Aux États-Unis, ce sont les acteurs qui assurent à un film son financement ou pas », rappelle son maître d’œuvre.

Villeneuve rêvait à la science-fiction depuis sa tendre enfance, mais ce film lui aura aussi permis de se frotter au genre. « Il fallait que je fasse Arrival pour être capable de réaliser Blade Runner, dit-il. Quand tu crées des mondes imaginaires, un autre moteur se met en branle. »

Ces deux films abordent des univers pré ou post-apocalyptiques. Villeneuve se décrit lui-même comme un optimiste inquiet face au sort planétaire auquel il se frotte.

Il est à la fois ailleurs et chez lui dans Arrival, lancé à Venise et à Toronto sous un excellent accueil. Ses extraterrestres à forme de pieuvres évoquent les araignées arpentant Toronto dans son Enemy. Il avoue avoir beaucoup travaillé à l’esthétique du film aux côtés de son équipe technique. « J’ai trouvé ça plus difficile que pour un film réaliste d’arriver à préserver ma vision première. Désirant la forme ovoïde des vaisseaux spatiaux, des textures et les couleurs liées à un imaginaire, j’ai dû imposer ces idées dans la singularité du projet. En fait, je craignais qu’au studio, on trouve mes extraterrestres trop “flyé”, comprenant Steve Jobs de devenir parfois brutal en poussant sa vision par-delà les obstacles… »

En amont, le premier scénario, trop sentimental, ne l’avait guère convaincu, mais il avait accroché à celui d’Eric Heisserer. Arrival s’est centré sur le langage, qui induit une vision du monde. Villeneuve a consulté des linguistes, des mathématiciens et des physiciens pour s’assurer que le comportement de son héroïne tenait la route.

Qu’il ait pu tourner Arrival à Montréal et dans le Bas-du-Fleuve avec une équipe technique en partie québécoise, et sa famille pas loin, lui a fait un bien fou.

Il vous dira s’être davantage inspiré des Dents de la mer de Spielberg que de ses Rencontres du troisième type pour définir Arrival. « Dans Jaws, Spielberg prenait son temps pour introduire sa créature venue des profondeurs. Devant le requin, on éprouvait la peur de l’inconnu et celle de se faire dévorer, tout en se sentant incapable de communiquer. J’ai suivi la même voie. »

La mise au monde du film n’était pas évidente pour autant. L’actrice principale Amy Adams, en linguiste, avait accepté d’entrée de jeu. Il fallut la convaincre de rester, en attendant la fin de Sicario. « Et le film n’a trouvé son ton qu’à la post-production et au montage, avec la musique de Johann Johannsson aussi. Avant, on marchait sur la corde raide. Un tournage m’intéresse surtout dans la mesure où il me permet d’évoluer comme cinéaste. Ce fut le cas. »

Blade Runner 2

Rappelons que Blade Runner, le film culte de Ridley Scott tourné en 1982 sur fond de conquête de l’espace et de mégapoles en perdition, se déroulait en 2019 avec chasse aux humanoïdes (des réplicants) chez les humains de Los Angeles. Le volet 2 se projette en 2049. « Mais on va le sortir à l’époque où se situait l’action du premier film. Une situation qui nous a beaucoup interpellés, Ridley Scott, le scénariste Hampton Fancher et moi. »

Complice avec Ryan Gosling, il goûte aussi la présence de Harrison Ford sur le plateau. Ce dernier fait le pont avec le premier Blade Runner, reprenant le rôle de l’agent d’unité spéciale chargé d’éliminer les androïdes. « Harrison Ford m’a beaucoup appris sur le jeu d’acteurs. »

Après Maelström en 2000, Denis Villeneuve s’était offert une pause de plusieurs années, afin de se recentrer dans sa vie personnelle et professionnelle, et de parfaire sa culture. Il a envie de souffler à nouveau. « Je veux ralentir, tourner un film tous les 18 mois peut-être, revenir au scénario, tâter de la production. J’ai travaillé sur des projets coups de foudre aux États-Unis, mais si tout se passe bien avec Arrival et Blade Runner, je pense être en mesure d’imposer davantage mon rythme et ma présence. »
 

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