Vivre puis filmer

Entre déroulement impressionniste et préoccupations anthropologiques, Tuktuq envoûte.
Photo: Photos source FCIAT Entre déroulement impressionniste et préoccupations anthropologiques, Tuktuq envoûte.

Robin Aubert se pose à peine lorsqu’on le retrouve pour le dîner dans un restaurant de Rouyn-Noranda. Il est content, mais un peu nerveux : ce mardi soir-là, le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT) présente en primeur Tuktuq, un film en partie autofinancé qu’il a tourné au Nunavik et sur lequel il a planché quatre ans.

Satire politique et pamphlet poétique, Tuktuq, qui signifie « caribou », conte l’errance puis l’éveil d’un caméraman (Aubert) envoyé dans le Nord par le gouvernement libéral afin d’en ramener des images qui justifieront le déplacement d’un village. Cela, afin d’accommoder une société minière. Or, au contact des Inuits, le protagoniste découvre un mode de vie qui l’émeut. Dénuée de dialogue, la bande-son est ponctuée de conversations téléphoniques.

« J’ai tourné les images en 2012. Le Conseil des arts et des lettres du Québec offrait des résidences d’artistes à New York, à Venise, etc., mais aussi une au Nunavik. Pour moi, ç’a été un choc aussi fort que l’Inde, où j’ai tourné de la même manière minimaliste À quelle heure le train pour nulle part ?, sauf que c’était un rapport inverse. En Inde, c’était le chaos et tout le monde était après moi, tandis qu’au Nunavik, personne ne me parlait. Là-bas, c’est le temps qui passe, c’est le silence, c’est le vent. »

« Plus fort que moi »

Une quiétude en l’occurrence salutaire puisque ce projet-là nécessitait une introspection, un lâcher-prise mental, aussi. Longtemps en gestation, Tuktuq est en effet né d’une contradiction : soit cette peur de ne plus avoir rien à dire, et cette urgence de réaliser néanmoins.

« Avec À l’origine d’un cri, qui est sorti en 2010, j’avais l’impression d’avoir tout dit ; d’avoir tout donné ce que je pouvais. Ce film-là, c’est moi. Après avoir livré ça, qu’est-ce que je pouvais espérer créer d’autre ? Sauf que c’est plus fort que moi, le besoin de tourner. »

Bref, ce n’est qu’au bout d’un mois que le contact s’est fait avec les Inuits, la circonspection laissant place à l’ouverture.

« Ils m’ont vu aller. Je me promenais en quatre-roues sur les steppes alors qu’on n’est pas censé y aller sans être accompagné, au risque de se perdre… Puis, le deuxième mois, j’ai été accueilli et j’ai pu commencer à les filmer. »

Et le matériel recueilli est fabuleux : des scènes de pêche et de chasse, mais aussi tout le processus du séchage de la viande. Intégrées au récit, ces séquences documentaires sont le fruit d’une observation attentive, jamais interventionniste.

Prendre parti

Entre déroulement impressionniste et préoccupations anthropologiques, Tuktuq envoûte.

« On dirait que j’me réveille d’un long sommeil. On dirait que j’trouve que y’a quelque chose qui cloche dans ce qu’on m’demande de faire. Je sais pu si ça m’tente, moi, de pas avoir de point de vue dans’ vie », s’interroge à un moment le personnage.

Si on sait depuis longtemps Robin Aubert capable d’en avoir un, point de vue, on ne manque pas de remarquer que la charge politique est nouvelle dans son cinéma.

« C’est la première fois que je dis dans un film qu’il y a une part de moi qui est nationaliste. Un moment donné, c’est plus assez de faire de l’art : t’as envie de prendre parti. »

Un « parti pris » qui bénéficie d’un traitement humoristique pince-sans-rire par le biais d’échanges téléphoniques avec un sous-ministre arriviste dont la voix n’est nulle autre que celle de Robert Morin.

« J’ai écrit ces lignes-là en pensant à Robert non seulement parce que c’est un ami, mais parce que je savais qu’il serait le seul capable de les livrer exactement comme je les entendais. Je savais qu’il saisirait d’emblée le ton. Pis aussi, Tuktuq, c’est un peu mon hommage à son film Le voleur vit en enfer, avec les conversations téléphoniques, justement. C’est selon moi un de ses plus grands films. »

Partir de l’intime

Pour autant, Tuktuq se révèle aussi personnel que les films précédents de Robin Aubert.

« Je pars toujours de l’intime. Comme créateurs, on a beau penser qu’on va ailleurs, on se retrouve immanquablement à revisiter les mêmes préoccupations, les mêmes thèmes. Dans Tuktuq comme dans tous mes autres films, on a quoi, au fond, sinon un personnage qui subit une transformation ? C’est comme dans Saints-Martyrs-des-Damnés, comme dans À l’origine d’un cri… C’est juste la manière qui change. »

La manière change, oui, mais aussi qui l’on est à un moment précis, avec un vécu en perpétuelle expansion. Robin Aubert acquiesce.

« C’est pour ça que je serais incapable de réaliser un film par année. J’ai besoin de vivre entre-temps. Et la paternité m’a changé. Astheure, y’a ma blonde, ma fille pis le p’tit bébé qui s’en vient. C’est ma famille, et ensuite, seulement, le cinéma. Ça n’a jamais été aussi clair que pendant ces deux mois passés tout seul au Nunavik. »

Face au « temps qui passe, au silence et au vent », le cinéaste, à l’instar de ses personnages, s’est transformé.

Notre journaliste est à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT.

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 novembre 2016 12 h 51

    Et on en retient....

    "c'est juste la manière qui change... mais aussi qui l'on est à un moment précis, avec un vécu en perpétuelle expansion..."

    Merci à François Lévesque...et à Robin Aubert.