Parcelles de patrimoine

Le gros Bill du titre est un Canadien français exilé «aux États» qui, après avoir hérité d’une terre, rentre au Québec par un temps polaire. Une œuvre révélatrice d’un mode de vie et de mœurs disparus.
Photo: Photos Éléphant : mémoire du cinéma québécois Le gros Bill du titre est un Canadien français exilé «aux États» qui, après avoir hérité d’une terre, rentre au Québec par un temps polaire. Une œuvre révélatrice d’un mode de vie et de mœurs disparus.

Ça y est, elle est tombée. À chaque édition, on l’attend : la première neige du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT). C’était ce dimanche, moment on ne peut mieux choisi puisqu’on projetait en primeur ce jour-là Le gros Bill, un long métrage québécois datant de 1949 campé en plein hiver. Il s’agit jusqu’à présent du plus important chantier de restauration entrepris par Éléphant : mémoire du cinéma québécois. On discute avec Marie-José Raymond, directrice générale et cofondatrice de l’organisme, de la valeur patrimoniale du film.

Le gros Bill du titre est un Canadien français exilé « aux États » qui, après avoir hérité d’une terre, rentre au Québec par un temps polaire. Dans le village où il s’installe, sa charpente de géant lui attire les regards gourmands de ces dames, au grand déplaisir de ces messieurs. Mais rien n’est jamais bien grave, car les gens du cru sont tous bons et braves, et la vie rurale, idyllique.

Fiction naïve, on l’aura compris, Le gros Bill n’en est pas moins une oeuvre révélatrice d’un mode de vie et de moeurs disparus.

Plus de 3000 heures

C’est l’un des premiers titres sur lesquels Marie-José Raymond a jeté son dévolu à la création en 2007 d’Éléphant, une initiative philanthropique de Pierre Karl Péladeau, qui eut le premier l’idée de restaurer et de numériser l’ensemble du patrimoine cinématographique québécois. Le gros Bill dut toutefois attendre. Et pour cause.

« Ce film-là a nécessité plus de 3000 heures de travail réparties sur trois ans, indique Marie-José Raymond. On parle de coûts de restauration supérieurs à 150 000 dollars. Les éléments étaient en piteux état. La Cinémathèque, avec qui on collabore étroitement, nous a fourni tout ce qui restait du Gros Bill : un internégatif recomposé à partir de trois copies différentes. »

De quoi s’agit-il ? Le support originel sur lequel repose le film tel qu’il a été tourné est le négatif caméra. On en tire un intermédiaire positif appelé interpositif ou « master », duquel on tire ensuite un second intermédiaire, négatif celui-là : l’internégatif. Ces intermédiaires permettent la production en série de copies d’exploitation sans toucher au précieux négatif caméra.

Or, chaque génération s’accompagne d’une perte de détails, comme le grain de la pellicule, qui donne de la texture à l’image.

Redécouvrir notre histoire

Mais voilà, dans le cas du film Le gros Bill justement, l’internégatif, seul élément ayant survécu, est un composite desdites « copies d’exploitation », c’est-à-dire des bobines qui furent projetées à répétition dans les salles de cinéma, à l’époque.

« J.-A. de Sève, qui était propriétaire de la société de distribution France Film, allumait ses feux de la Saint-Jean avec les négatifs de ses films, note Marie-José Raymond. Le nitrate de la pellicule était très inflammable. On n’avait alors pas ce souci de préserver les films, qu’on ne considérait pas comme du patrimoine en devenir, mais on craignait aussi beaucoup les incendies liés à l’entreposage de la pellicule de nitrate. »

Sachant cela, pourquoi se donner tout ce mal pour restaurer un film comme Le gros Bill ?

 

« À ma connaissance, Le gros Bill contient la seule séquence de drave authentique. Les coréalisateurs Jean-Yves Bigras et René Delacroix ont filmé de vrais draveurs à l’oeuvre. Ils n’ont pas fait de recréation. Et il y a cette veillée, d’une qualité quasi documentaire. Je n’ai jamais vu un “gigueux” aussi extraordinaire au cinéma. Ce n’est pas banal. Ça nous replonge dans notre histoire, car ça témoigne d’une manière de voir le monde durant une période donnée. Ce film n’est pas un chef-d’oeuvre, mais il n’en est pas moins inestimable. »

Passer le flambeau

Photo: Éléphant «Le gros Bill» est jusqu’à présent le plus important chantier de restauration entrepris par Éléphant : mémoire du cinéma québécois.

Si, chez Éléphant, on restaure le patrimoine cinématographique d’ici, c’est pour mieux le préserver, certes, mais c’est aussi, surtout, pour le faire circuler. D’où ces projections spéciales en partenariat avec différents festivals. Tout le catalogue — plus de 225 titres — est quant à lui accessible sur Illico et iTunes, les profits de location étant majoritairement redistribués aux différentes associations des professionnels du cinéma.

Depuis quelques années, on cherche à aller plus loin. C’est dans cette optique qu’Éléphant a créé en 2014 la Bourse Jean-Claude-Lauzon, remise à un étudiant de l’UQAM ayant manifesté un intérêt pour la restauration du patrimoine audiovisuel.

« Au fil des ans, on a développé une relation privilégiée avec Immagine Ritrovata à Bologne, les leaders mondiaux dans la restauration cinématographique. Dans un futur proche, on aimerait envoyer des étudiants en stage là-bas pour implanter ici une expertise comparable. C’est un domaine dans lequel il y a des avancées technologiques énormes, et rapides. En même temps, c’est faux de croire que tout se fait avec des logiciels informatiques. Certains aspects de la restauration sollicitent une sensibilité artistique que seuls les humains possèdent. »

   

Beaucoup à faire

Ces temps-ci, Marie-José Raymond tente de retrouver les éléments originaux de la trilogie que Paul Almond réalisa jadis avec Geneviève Bujold : Isabel, The Act of the Heart et Journey.

« Une difficulté fréquente survient lorsqu’il s’avère impossible d’identifier ou de retracer un détenteur de droits. Des sociétés ont fermé ou ont été vendues, des films ont changé de propriétaires… Ou alors, on a toutes les autorisations, mais on ignore où sont les négatifs. Les gens qui savent décèdent, et l’information est perdue… Mais on continue : c’est essentiel. »

Parce que, comme on dit, pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Et c’est bien à cette philosophie que souscrivent Marie-José Raymond et son équipe. Une parcelle de patrimoine à la fois.

  

Bientôt à l’affiche…

Parmi les accomplissements récents d’Éléphant, Marie-José Raymond signale l’achèvement d’un autre chantier ardu : la restauration du film Le village enchanté, sorti en 1956. Cette évocation de la colonisation de l’Abitibi est le tout premier long métrage d’animation québécois (et canadien).

« Les frères Réal et Marcel Racicot l’ont réalisé pendant quatre ans dans leur sous-sol. C’est fabuleux : les arrière-plans font penser à des peintures de Marc-Aurèle Fortin tandis que les personnages à l’avant-plan rendent compte d’un graphisme plus américain, plus cartoon. Le contraste est presque poétique. Ç’a été conçu pour les enfants, mais encore là, avec le recul, le contenu revêt une importance sociohistorique certaine. »

Le village enchanté sera présenté à la Cinémathèque en décembre afin de se mettre dans l’ambiance des Fêtes.