Bouleversante Marguerite!

Catherine Frot s’impose dans un rôle qui est celui de sa vie.
Photo: Films Séville Catherine Frot s’impose dans un rôle qui est celui de sa vie.

Après le biopic de Stephen Frears (mais tourné avant lui), ce film s’inspire plus habilement de la vie de la cantatrice et mécène milliardaire new-yorkaise Florence Foster Jenkins, dont la voix de crécelle et l’amour de la musique sont passés à la petite histoire. Marguerite repose d’abord sur l’extraordinaire prestation de Catherine Frot, couronnée d’un César d’interprétation pour un rôle qui s’impose comme le meilleur de sa vie.

À ce personnage à cheval sur les frontières de la folie, l’actrice de Soeurs fâchées et d’Odette Toulemonde offre une humanité, une émotion transcendante, une profondeur qui extirpent cette héroïne passionnée, malheureuse et aveuglée des rets du ridicule, quand tout était là pour l’y enliser.

Si ce film, transposé dans le Paris des années 1920, apparaît bien meilleur que celui de Frears, c’est sans doute pour avoir pris justement des libertés par rapport à son sujet. Dans sa rondeur, sa souplesse, ses bons dosages de ton, Marguerite s’impose comme une grande production populaire française.

Giannoli, cinéaste de Quand j’étais chanteur et d’À l’origine, moins inspiré dans le plus récent Superstar, retrouve ici la grande forme, mettant une fois de plus en scène des héros en porte-à-faux avec le monde. Il le fait à travers une oeuvre ample et classique qui respire, à l’écoute des personnages et de l’émotion qui monte.

Ça se joue entre la tragédie du destin de cette femme et la comédie liée aux effets de contraste du montage, à des scènes de Grand-Guignol — la prestation de Marguerite dans un café-concert anarchiste — et à plusieurs figures secondaires au mystère préservé, dont Michel Fau, désopilant de snobisme, mis en boîte en professeur de chant. La comédie est indissociable également du thème lui-même : entendre chanter faux des airs exigeants comme celui de La reine de la nuit par une femme au sourire et aux yeux candides suscite en soi l’hilarité, mais le sentier du rire bifurque. Marguerite devient surtout une histoire d’amour malheureux qui dérape pour un mari déguisé en courant d’air.

Rendre attachant ce personnage de châtelaine à la voix horrible qui s’obstine à chanter, devant un cercle d’aristocrates muets par intérêt, puis à l’Opéra de Paris, n’était pas un mince défi, remporté par Catherine Frot avec un brio exceptionnel. Mais elle est aussi bien accompagnée. André Marcon dans la peau du mari faible, exaspéré, profiteur, bouleversé quand même par cette épouse qui lui fait honte, lui offre la réplique à pleine hauteur. Des personnages colorés et individualisés, comme la femme à barbe, le poète anarchiste, le fidèle et machiavélique serviteur noir (imperturbable Denis Mpunga), le journaliste faussement cynique, la jeune chanteuse idéaliste (Christa Théret), s’insèrent avec bonheur dans une oeuvre mosaïque qui roule sans temps morts.

Les somptueux décors et costumes des années 1920, à la recherche desquels l’équipe artistique s’est plongée avec délectation — d’autant plus qu’ils ont beaucoup tourné à Prague, aux décors intérieurs si bien conservés —, insufflent ce vent de folie des premiers assauts de la modernité, sur fond de dadaïsme, de libération des femmes, des débuts de l’explosion des classes sociales si vivaces en France. Marguerite célèbre également l’art, dans ses grandeurs et ses misères, ses créations en tâtonnements, la chute de ses masques, le culte inconditionnel que Marguerite lui voue.

Bref, s’il n’y avait qu’un seul film français à courir voir au cinéma cet automne, ce serait ce touchant et fertile Marguerite, susceptible de séduire chez nous un très large public.

Marguerite

★★★★ 1/2

Drame de Xavier Giannoli. Avec Catherine Frot, André Marcon, Michel Fau. France, 2016, 129 minutes.