De la page à l’écran

Helena Bonham Carter incarnait Lucy dans «Howards End», en 1992.
Photo: Merchant Ivory Productions Helena Bonham Carter incarnait Lucy dans «Howards End», en 1992.

On dit souvent qu’il est plus facile de tirer un grand film d’un mauvais bouquin que d’un chef-d’oeuvre littéraire. C’est peut-être vrai la plupart du temps, mais il est des exceptions notables. Le cinéaste James Ivory l’a prouvé trois fois plutôt qu’une avec sa trilogie de longs métrages tirés des romans d’E. M. Forster Chambre avec vue, Maurice et Howards End. Restauré en 4K par la société Cohen Media, Howards End reprend exceptionnellement l’affiche ce vendredi dans quelques cinémas nord-américains, dont le Cineplex Forum de Montréal : l’occasion idéale pour revisiter un cas exceptionnel de communion artistique.

Né en Californie, James Ivory acquit très tôt dans sa carrière la réputation d’être « le plus anglais des réalisateurs américains ». Ce qu’atteste certainement son adaptation de Chambre avec vue.

Un succès surprise

L’intrigue conte les amours compliqués d’une jeune Anglaise, Lucy (Helena Bonham Carter), en vacances à Florence avec sa cousine Charlotte (Maggie Smith), une vieille fille stricte. Dans leur pension séjournent également M. Emerson (Denholm Elliott) et son fils George (Julian Sands), la source du désarroi sentimental de Lucy (et de l’angoisse de Charlotte).

Issues de la classe moyenne supérieure, les deux femmes se heurtent à la vision du monde plus ouverte des Emerson et aux moeurs plus libres des Italiens. Ce faisant, le film, comme le roman de 1908 avant lui, pose un regard fascinant sur l’amour. Lequel est perçu comme une menace par les tenants de la morale, mais s’avère ultimement la clé de l’émancipation de l’héroïne, qui « n’en fera qu’à sa tête » en dépit des codes sociaux restrictifs de l’ère edwardienne.

Chambre avec vue décrocha huit nominations aux Oscar et en remporta trois, dont celui du meilleur scénario adapté pour Ruth Prawer Jhabvala, collaboratrice de longue date de James Ivory et de son producteur Ismail Merchant. Fort d’un succès international d’une ampleur inespérée, la compagnie Merchant-Ivory jeta son dévolu sur un roman plus audacieux d’E.M. Forster : Maurice.

Le beau risque

Écrit vers 1913 puis révisé autour de 1960, Maurice ne fut publié qu’en 1971, soit un an après la mort de Forster, qui, de son vivant, craignait que cette histoire d’un amour entre deux hommes soit trop controversée. D’autant que celle-ci se termine bien. À sa décharge, l’homosexualité était alors passible d’emprisonnement.

Inspiré par l’histoire de ses amis Edward Carpenter, le poète, et George Merrill, ce dernier issu du milieu ouvrier, le roman conte l’éducation sentimentale de Maurice (James Wilby). La classe moyenne aisée, Maurice noue une relation romantique intense mais platonique avec Clive (Hugh Grant) pendant leurs études. Après le mariage de Clive, Maurice désespère, puis fait la connaissance de Scudder (Rupert Graves), qui travaille dans les jardins de la famille de Clive. Coup de foudre.

Ismail Merchant eut fort à faire pour convaincre le conseil d’administration des boursiers du King’s College de Cambridge, détenteur des droits de l’oeuvre de Forster, de donner son approbation. Officiellement, on craignait pour la réputation de l’écrivain non pas à cause du thème de l’homosexualité, mais parce qu’il s’agissait d’un roman inférieur, insistait-on. Doté d’un pouvoir de persuasion devenu légendaire, Merchant eut raison des réserves du conseil.

Ce n’est guère étonnant que James Ivory eût désiré à ce point adapter Maurice. En effet, l’intrigue brasse des thèmes fort similaires à ceux de Chambre avec vue. Encore une fois, le fait d’assumer l’amour qu’il ressent, malgré que celui-ci soit mal vu, est ce qui permet au protagoniste de s’affranchir des carcans sociaux qui l’oppressent.

Le point d’orgue

Triomphe critique en 1987, Maurice fut suivi par deux échecs relatifs : Esclaves de New York et Mr Mrs Bridge. Si bien que, en 1992, Ivory revint à E.M. Forster en choisissant cette fois Howards End, qui se révéla une conclusion magistrale à une trilogie magnifique dont chaque volet se distingue par son contexte, soit la contrée étrangère, l’école, puis enfin la maison.

Publié en 1910, le très dense Howards End s’intéresse à trois familles : les Wilcox, qui ont fait fortune grâce aux colonies, les Schlegel, des intellectuels de la classe moyenne supérieure, et les Bast, qui, eux, appartiennent à la classe moyenne inférieure.

Sur fond d’iniquités et d’hypocrisie, deux relations amoureuses relieront les trois clans : celle entre le patriarche Henry Wilcox (Anthony Hopkins), dont l’épouse Ruth (Vanessa Redgrave) vient de décéder, et une amie de celle-ci, la pragmatique Margaret Schlegel (Emma Thompson), puis celle entre Helen (Helena Bonham Carter), la cadette fougueuse de Margaret, et le jeune mari Bast (Samuel West).

Plutôt que de renier sa soeur adultère (et enceinte) comme le souhaite son époux, Margaret est prête à renoncer à son nouveau rang social.

À terme, Henry léguera la maison de sa première femme à Margaret et à sa famille, un souhait inexaucé que Ruth Wilcox avait pourtant formulé sur son lit de mort.

Encore une fois, les mentalités étriquées sont critiquées puis vaincues, une préoccupation à l’évidence commune à Ivory et Forster.

Sous la surface

En 1993, Howards End remporta trois Oscar, dont ceux de la meilleure actrice (Emma Thompson) et du meilleur scénario adapté (Ruth Prawer Jhabvala). À la suite de la projection cannoise ce printemps, Kenneth Turan écrivit dans le Los Angeles Times :


« Non seulement ce film de passion, de goût et de sensibilité qui touche honnêtement à toutes les émotions n’a pas vieilli, mais il demeure aussi émouvant et pertinent qu’au jour de sa sortie. »

La version restaurée de Howards End tiendra l’affiche jusqu’au 26 octobre. Un Blu-ray sortira le 6 décembre. Chambre avec vue et Maurice sont disponibles en DVD.