«Mademoiselle», film d’exception pour exception culturelle

Le cinéaste Park Chan-wook, dont le film «Mademoiselle» sort au Québec le 28 octobre, est l’un des fers de lance du renouveau du cinéma sud-coréen.
Photo: Metropole films Le cinéaste Park Chan-wook, dont le film «Mademoiselle» sort au Québec le 28 octobre, est l’un des fers de lance du renouveau du cinéma sud-coréen.

Dévoilé à Cannes au printemps, Mademoiselle, le nouveau film de Park Chan-wook, a pris l’affiche dans sa Corée du Sud natale en juin. Thriller lesbien extrêmement sophistiqué, le film n’a pas divisé : il a pris la tête du box-office à la barbe du «blockbuster» hollywoodien X-Men : Apocalypse. Un cas de figure désormais routinier là-bas.

Dans les milieux du cinéma de par le vaste monde, on déplore souvent l’hégémonie américaine. Or, il existe des bastions de résistance ; des lieux où ce sont les productions nationales qui ont la faveur du public. La Corée du Sud constitue l’une de ces exceptions. Qui plus est, les oeuvres issues de cette cinématographie ont l’heur de plaire aux grands festivals internationaux.

Le cinéaste Park Chan-wook, dont le film Mademoiselle sort au Québec le 28 octobre, est l’un des fers de lance du renouveau du cinéma sud-coréen. En plus d’atteindre la tête du box-office lors de son premier week-end d’exploitation, Mademoiselle a de surcroît rameuté une foule record dans la catégorie des films restreints à un public adulte. Retour sur une industrie qui a su renaître de ses cendres.

D’emblée, il faut comprendre que le développement du cinéma en Corée du Sud se ressentit énormément de l’occupation japonaise, qui eut cours de 1903 à 1945.

Durant cette période, les films devaient obtenir le sceau d’approbation du gouvernement colonial. Afin d’éviter la diffusion de films nationalistes produits sous le manteau, la police japonaise était présente dans toutes les salles de cinéma. Le public n’avait donc accès, peu ou prou, qu’à des films de propagande.

La production et la distribution étant contrôlées par des intérêts japonais, aucun profit n’était redistribué dans l’industrie cinématographique sud-coréenne, qui était alors pratiquement inexistante.

Premier âge d’or

La guerre de Corée, entre 1950 et 1953, n’arrangea rien. Après le conflit, et débarrassé de l’occupant japonais, le gouvernement sud-coréen entreprit de se doter d’une cinématographie nationale en recourant à des mesures radicales. Par exemple, toutes les productions furent exemptées d’impôt.

Sorti en 1960, La servante, de Kim Ki-young, ou les machinations d’une jeune fille décidée à détruire la famille qui l’emploie, confirma que le cinéma sud-coréen vivait un premier âge d’or.

Une période féconde tuée dans l’oeuf par le coup d’État de 1961 qui s’accompagna de la promulgation de la « Motion Picture Law ».

Retour de la censure et avec celle-ci, une décroissance soutenue. Dès 1962, chaque long-métrage fut précédé d’un court-métrage imposé par le régime, des films de propagande appelés « films culturels » (à noter que cette pratique eut cours jusqu’en 1998).

Au cours des années 1970, le cinéma sud-coréen était au plus mal, avec un taux famélique d’achalandage en salle.

Il fallut attendre 1987 et l’avènement de la Sixième république, après des années de répressions sanglantes, pour que l’enjeu du cinéma s’imposât de nouveau.

Pressions américaines

Si la question revint sur le tapis, elle ne fut cependant pas réglée pour autant. En effet, à partir de 1988, et ce, à la suite des pressions soutenues des États-Unis, il fut désormais possible pour les studios américains de sortir massivement leurs films en Corée du Sud et même d’y ouvrir des filiales. Fragile, l’industrie locale faillit être anéantie avant d’être sauvée par le secteur privé (Samsung, CJ, Orion) qui, à partir de 1992, injecta des capitaux permettant la production de films dotés de plus de moyens afin de concurrencer Hollywood. Le public suivit.

En 1999, la création du Kofic (Korean Film Council) s’accompagna de la mise en place de différentes mesures protectionnistes, à commencer par l’obligation pour les salles de cinéma d’avoir un film sud-coréen à l’affiche 40 % du temps (un quota dépassant dans les faits les 50 %, succès répétés aidant).

Ragaillardie, l’industrie se remit à produire. En 2000, JSA : Joint Security Area, récit policier campé dans la zone neutre entre les deux Corées où deux soldats ont été assassinés, fut l’un des premiers gros succès critiques et populaires de ce second âge d’or. Plus de 5 millions de spectateurs se présentèrent aux guichets, alors un record.

Une nouvelle vague

Il s’agissait du troisième film de Park Chan-wook, un ancien critique de cinéma. Très sophistiqué sur le plan technique, JSA pose en sous-texte la question de la cohabitation avec la Corée du Nord sans dépeindre celle-ci de manière manichéenne.

Ce film posa les jalons de ce qu’on appela bientôt la Nouvelle vague du cinéma sud-coréen, mouvement mené aussi par Bong Joon-ho et Kim Jee-woon (voir encadrés). Ces auteurs proposent des films dits « de genres » virtuoses sur le plan technique, et ayant souvent pour thème la vengeance.

D’ailleurs, les succès subséquents de Park Chan-wook, Monsieur Vengeance, Old Boy (Grand prix au festival de Cannes) et Lady Vengeance, forment un triptyque appelé La trilogie de la vengeance.

Devenu une véritable star de la réalisation, Park Chan-wook aime aller là où on ne l’attend pas, adaptant Thérèse Raquin en une fable vampirique envoûtante ( Thirst : Ceci est mon sang , Prix du jury à Cannes), ou transformant L’ombre d’un doute d’Hitchcock en un conte pervers pour vedettes anglophones comme Mia Wasikowska, Nicole Kidman et Matthew Goode (Stoker).

Toujours le sous-texte

Aussi sinueux que sensuel, Mademoiselle, tiré d’un roman de la Galloise Sarah Waters, atteste ce refus de se cantonner à un genre précis. Passionnante, cette histoire d’un amour interdit entre une héritière et sa nouvelle bonne sur fond de complots matrimoniaux se double, à la base, d’un récit féministe puissant avec ces deux jeunes femmes qui s’affranchissent des hommes qui régentent leurs existences respectives.

Ce à quoi le cinéaste ajoute, une fois de plus, un riche sous-texte.

En transposant l’intrigue de l’Angleterre à la Corée occupée, Park Chan-wook met la table pour un commentaire sociopolitique cinglant. Ainsi, le film fait du maître de maison où se déroule l’action, le méchant de l’histoire, un noble coréen désireux d’être naturalisé japonais, car jugeant la culture nippone supérieure. Assertion que le film rejette violemment au terme d’une critique virulente.

Une douce vengeance, thème incontournable, on l’a vu, envers cet ancien occupant ayant freiné des décennies durant l’essor du cinéma sud-coréen. D’ailleurs, peut-être s’agit-il là du facteur déterminant à l’origine de l’imagination débridée dont font à présent preuve ses principaux artisans : trop longtemps refoulée, leur créativité explose.

Une forme d’affirmation culturelle, en somme, qui expliquerait à son tour l’intérêt soutenu du public.


Kim Jee-woon le touche-à-tout

Son triomphe demeure Deux soeurs, un drame psychologique mâtiné d’épouvante détaillant les tourments des deux soeurs à leur retour d’un séjour en psychiatrie. Premier film sud-coréen à bénéficier d’une sortie en salle aux États-Unis, Deux soeurs prête à moult lectures, les deux soeurs pouvant entre autres représenter les deux Corées.

Et aussi : A Bittersweet Life, film de gangsters hyperstylisé, Le bon, la brute et le cinglé, pastiche déjanté des « westerns spaghetti » de Leone, et J’ai rencontré le Diable, sur la traque d’un tueur en série par un mari vengeur.

Le dernier combat, avec Arnold Schwarzenegger en shérif vieillissant, est son premier film américain et son premier échec.
 

Bong Joon-ho ou la démesure intime

Paru en 2003, Memories of Murder, un drame policier relatant une enquête frustrante — et véridique — sur un tueur en série, fut la production la plus vue cette année-là. Le film donne un aperçu fascinant des procédures policières sud-coréennes.

Et aussi : L’hôte, sur un monstre sorti de la rivière Han créant la panique à Séoul par la faute de l’armée américaine, et Mère, un sommet technique et dramaturgique sur une femme prête à tout pour prouver l’innocence de son fils accusé de meurtre.

Le Transperceneige, coproduit avec la France et les États-Unis, s’attarde aux survivants d’une seconde ère glaciaire, coincés dans un supertrain. Les pauvres dans le wagon de queue, le créateur dans la locomotive, et entre les deux, une splendide métaphore de la lutte des classes.