Cinéma - Les douze dernières heures de la vie du Christ, version violente

Emporté par la polémique, La Passion du Christ de Mel Gibson, en salle dès aujourd'hui, est une oeuvre-choc qui divisera l'opinion publique pour ce qui est de sa valeur artistique autant qu'évangélique. Antisémite ou pas, il est un des films les plus violents qu'il m'ait été donné de voir, ce qui n'est pas peu dire, étant donné la forte tendance rouge du septième art.

Les douze dernières heures de la vie du Christ, ici filmées en langues araméenne et latine (sous-titrées), celles qui étaient parlées à l'époque en Palestine, sous la loupe de Gibson, sont montrées comme une longue séance de torture, dont la cruauté sans fin était absente des Évangiles. Un être doté de sensibilité a peine à supporter la vue de sévices si terribles et répétés, qui se démultiplient sous ses yeux.

On ne déniera pas au film son immense force de frappe (c'est le cas de le dire), son art de la concentration également. Mais le point de vue de Gibson n'est pas clair. En quoi cette mare de sang, la vue de ce corps écorché vif viendront-elles raviver la foi des chrétiens ou convertir les autres? La lumière des enseignements de Jésus y est presque absente pour laisser place à sa chair qui souffre. La résurrection finale est à peine évoquée. Pourquoi? La réponse nous échappe.

Comparé à Braveheart, film qui valut à Gibson cinq Oscars, celui-ci possède pourtant des qualités cinématographiques beaucoup plus impressionnantes. La caméra de Caleb Deschanel, qui s'est voulue collée aux tableaux du Caravage, se nourrit de clairs-obscurs dans les (trop rares) scènes en flash-back: sermon sur la montagne, jeunesse de Jésus, Cène, etc., comme au début du film, lors de la veille au jardin des Oliviers. Lorsqu'on sort de ce déluge d'hémoglobine, les images deviennent très belles. Même les scènes de torture, filmées en plans serrés, sont bien captées. C'est leur omniprésence, leur férocité qui choquent.

La palme du plan réussi revient à une contre-plongée sur le calvaire après la mort du Christ, à travers une goutte d'eau qui s'apprête à tomber. Par ailleurs, le diable, incarné par un éphèbe glacial ou un enfant à visage de gnome, devient ici une figure surréaliste fascinante et poétique. Quant à la musique de John Debney, elle épouse très bien le thème et l'époque.

On ne peut parler ici d'oeuvre d'acteurs. Jim Caviezel, l'interprète du Christ, exprime avant tout et de manière saisissante la souffrance (réelle, puisque le tournage fut pour lui une véritable épreuve physique). Mais dans les scènes en flash-back, son jeu paraît assez morne. Ni Maia Morgenstern en mère de Jésus ni Monica Bellucci en Marie-Madeleine ne font d'étincelles. L'image prime ici sur le jeu.

Puisqu'on ne peut isoler de son contexte religieux cette Passion du Christ revue par Gibson, il faut admettre que les Juifs, tant la foule que les grands prêtres, apparaissent particulièrement sanguinaires, brutaux et sans pitié. Dans leurs rangs, seuls les disciples et les saintes femmes possèdent quelque humanité. La horde des soldats romains est moins uniformément cruelle, avec quelques figures de compassion. C'est surtout Pilate (joué par Hristo Naumov Shopov), qui tient ici le rôle du bon gars forcé par les Juifs à condamner Jésus à mort et qui s'en lave les mains. Une interprétation du personnage historiquement boiteuse.

Le problème premier de Gibson, c'est de s'être déclaré inspiré par Dieu, donc conforme à la réalité des événements vécus il y a plus de 2000 ans. Or son film traduit plutôt une vision d'auteur, contestable, qui s'avance sur un terrain glissant en chargeant ainsi les Juifs mais repose sur une interprétation personnelle. À l'accusation d'antisémitisme, on peut rétorquer que les films qui mettent en scène l'Inquisition catholique offrent aussi une image terrible de notre clergé d'antan. Mais dans le cas de l'oeuvre de Gibson, le procédé paraît plus contestable, puisque les Évangiles ne sont jamais allés aussi loin dans leur charge contre ce peuple quant à sa responsabilité dans la mort de Jésus de Nazareth.

La Passion de Scorsese dans La Dernière Tentation du Christ reposait aussi sur un point de vue que ce grand cinéaste avait le droit d'exprimer, malgré le scandale jadis soulevé par son film. On reconnaît ce même droit à Gibson, mais dès l'instant où celui-ci se prétend détenteur de la vérité, il mérite de voir la théologique tempête s'abattre sur lui.