Mariée et divorcée à dix ans

La cinéaste Yéménite Khadija al-Salami aborde le fléau des mariages forcés dans Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La cinéaste Yéménite Khadija al-Salami aborde le fléau des mariages forcés dans Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée.

Chaque année, 15 millions de filles de moins de 15 ans sont mariées de force dans le monde, selon les données de l’organisme Save the Children. Système, famille, traditions, le poids des institutions joue contre elles. Dans un film qui paraît ce jeudi au Festival du Nouveau Cinéma, la Yéménite Khadija al-Salami raconte l’histoire de Nojoom, une petite fille de dix ans qui a demandé, et obtenu, le divorce de son mari.

À 11 ans, Khadija al-Salami elle-même était prête à tout pour ne pas retourner vivre auprès du mari qu’elle avait été forcée à épouser. Elle s’est enfermée dans les toilettes durant des jours, avant que sa belle-famille décide de retourner consulter sa famille. Revenue temporairement chez ses parents, elle tente de se suicider. Sa famille lui annonce qu’elle la reniera si elle n’honore pas son mariage. Elle accepte l’opprobre. À bout d’arguments, son mari demandera finalement le divorce. La mère de Khadija al-Salami devra vendre toutes ses possessions pour rembourser la dot offerte par ce dernier. À onze ans, Khadija al-Salami devra travailler l’après-midi pour vivre tandis que le matin, elle continue d’aller à l’école. Enfant, l’école était son refuge, se souvient-elle.

C’est ce qui lui a permis de faire carrière. Khadija est la première femme réalisatrice de cinéma du Yémen. Mercredi soir, son film Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, était présenté au Festival du Nouveau Cinéma. Il raconte une histoire semblable à la sienne.

Dès le premier soir

Nojood avait dix ans lorsqu’elle a été mariée par son père à un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Alors que ses parents lui avaient recommandé d’attendre sa puberté avant d’avoir des relations sexuelles avec elle, ce dernier force l’entrée dès le premier soir.

Et c’est seule que la petite Nojood finit par se présenter devant le juge pour demander le divorce. Celui-ci, ému par la vulnérabilité de l’enfant, fait arrêter le père et le mari de Nojood jusqu’à ce que le divorce soit prononcé.

« Lorsque j’ai entendu cette histoire, raconte Khadija al-Salami en entrevue, je me suis tout de suite reconnue. Je suis allée voir Nojood pour l’encourager. »

La réalisatrice, qui a déjà signé de nombreux documentaires portant entre autres sur la condition de la femme, ne pense pas tout de suite faire un film. C’est lorsqu’une cinéaste française s’intéresse au sujet, après la publication d’un livre sur la vie de Nojood, qu’elle décide de se battre pour obtenir les droits. « Je voulais que le film soit tourné par quelqu’un du Yémen, dit-elle. Par quelqu’un qui connaît nos coutumes. »

Photo: Axia Films Reham Mohammed interprète Nojoom.

Elle explique par exemple que souvent, les familles yéménites vont marier leurs filles très jeunes pour éviter qu’elles ne soient agressées sexuellement avant le mariage, ce qui entraînerait le déshonneur de la famille. Au Yémen, le mot « virginité » lui-même signifie « appartenir aux autres », dit-elle, « c’est l’honneur de la famille ». « Malheureusement, dans ce pays, la victime devient la coupable » en cas d’agression sexuelle.

Elle-même se demande si son oncle ne l’a pas mariée parce qu’elle avait reçu une lettre d’amour d’un garçon avec qui elle allait à l’école. Et elle se souvient d’avoir été battue avec un fer à repasser parce qu’elle avait sali ses vêtements, en jouant, et qu’on croyait qu’elle avait perdu sa virginité.

La clé, c’est l’éducation

Après des années de combat, entre autres pour trouver des fonds pour le réaliser, Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, voit finalement le jour. Khadija al-Salami y a joué avec la signification des noms. Alors que, dans la vraie vie, la protagoniste se nommait Nojood, qui signifie « caché » en langue yéménite, elle devient dans le film Nojoom, qui signifie « étoiles ».

À la fin du film, la jeune Nojoom retourne à l’école. « Pour moi, l’éducation est vraiment la clé », dit Khadija al-Salami, qui a elle-même obtenu une bourse pour étudier aux États-Unis, avant de se trouver un emploi à l’ambassade du Yémen à Paris. Avant d’aller étudier aux États-Unis, Mme Al-Salami a travaillé à présenter des émissions pour enfants à la télévision yéménite. « Je ne portais pas de voile, même pas un foulard. Et je portais des pantalons ! » dit-elle. Un jour, un représentant des autorités religieuses fait pression sur la station de télévision pour qu’elle porte le voile. Elle refuse. Et doit quitter son emploi…

Au Yémen, 90 % des femmes portent le voile intégral, dit-elle. Pour que les femmes puissent continuer à étudier, elle a présidé à la fondation My Future, qui finance l’éducation des filles au Yémen. « Jusqu’à maintenant, nous avons financé l’éducation de 550 filles du Yémen, dit-elle fièrement.  Lorsque j’étais jeune, il y avait très peu de filles à l’école, dit-elle. Maintenant, elles veulent toutes étudier. »

Il y a déjà eu au Yémen un projet de loi pour fixer un âge minimal pour le mariage d’une fille. Puis, il y a eu la guerre avec l’Arabie saoudite, dit-elle. Et les gens se sont désintéressés des droits des femmes et des enfants pour trouver des abris et de quoi manger. Le projet de loi a été abandonné…

Pendant ce temps, 52 % des filles yéménites sont mariées avant l’âge de 18 ans. Et elles ne sont pas les seules. Selon l’organisme Save the Children, une fille de moins de 15 ans est forcée à se marier toutes les sept secondes dans le monde.

En tant qu’employée du gouvernement yéménite, Mme al-Salami vit une situation paradoxale. Elle a déjà été arrêtée et a subi un interrogatoire parce qu’elle avait tourné un documentaire sur la corruption. Mais pour l’instant, son employeur la laisse porter, de façon indépendante, le flambeau de la défense des droits dans son pays. Avant de paraître au Canada, le film Moi Nojoom, 10 ans, divorcée est sorti dans différents pays d’Europe. Au Yémen, des exemplaires tirés sur DVD ont été vendus dans les rues, dit la réalisatrice avec satisfaction. Elle a d’ailleurs eu vent d’une petite fille qui aurait emprunté le même chemin que Nojood pour faire valoir ses droits devant les tribunaux…


Pauvreté et droits des femmes

L’organisme Save the Children a rendu publique cette semaine une étude sur les conditions des filles dans le monde. Dans cette étude, c’est le Niger qui arrive au 144e et dernier rang des pays analysés, en matière de possibilités fournies aux jeunes filles. Le Yémen figure au 123e rang. L’étude prenait en compte les mariages forcés, la mortalité maternelle, le niveau de scolarité des filles et la représentation des femmes dans la sphère politique. Ce sont les pays scandinaves, dont la Suède, la Finlande, et le Danemark, qui sont en tête du palmarès. Le Canada arrive pour sa part au 19e rang. Le rapport conclut que les pays les plus pauvres du monde sont ceux où les femmes ont le moins de possibilités.

 
4 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 13 octobre 2016 08 h 03

    Pourquoi...

    on ne mentionne pas les religions dans la liste des raisons? On parle de système, famille, traditions, le poids des institutions mais on ne dit pas ...religions...
    Hypocrisie...quand tu nous tiens. !

  • Gilbert Turp - Abonné 13 octobre 2016 08 h 47

    Pendant ce temps, dans le cours ECR

    Le manuel scolaire primaire présente, à la rubrique mariage musulman, la photo qu'on a choisi pour illustrer ce rite est celle d'une enfant Yéméite ayant l'air de 8-9 ans. La légende dit : jeune femme. Mais on voit bien qu'il s'agit d'une enfant.

    J'espère que les pauvres profs obligés d'enseigner ça colleront cet article dans le manuel.

    • Hélène Boily - Abonnée 13 octobre 2016 10 h 30

      Je l'espère aussi.

  • Loyola Leroux - Abonné 14 octobre 2016 17 h 15

    Antidote a la monoparentalité

    Je souhaite une étude sur les effets a long terme de tels mariages.