Quand Hollywood et la Chine s’acoquinent

« Nous allons pouvoir apporter davantage de Chine aux États-Unis, et davantage d’États-Unis en Chine », s’est réjoui M. Spielberg.
Photo: Chris Pizello / Invision / Associated Press « Nous allons pouvoir apporter davantage de Chine aux États-Unis, et davantage d’États-Unis en Chine », s’est réjoui M. Spielberg.

Steven Spielberg s’ouvre les portes du box-office chinois. Dimanche 9 octobre, le réalisateur et producteur à succès a officialisé un partenariat avec Alibaba, le géant chinois du commerce en ligne. Dans le cadre de cet accord, Alibaba Pictures, division spécialisée dans le 7e art, va entrer dans le capital d’Amblin Partners, la société qui regroupe les différents studios du cinéaste américain. L’opération, dont le montant n’a pas été précisé, illustre l’importance grandissante du marché chinois, le deuxième au monde, pour les grands producteurs d’Hollywood.

Le rapprochement entre les deux entreprises comporte deux volets. D’une part, la distribution, la promotion et le marchandisage, en Chine, des films produits par Amblin. Alibaba Pictures promet d’utiliser les ressources de sa maison mère, comme son service de streaming vidéo et ses plates-formes d’e-commerce. D’autre part, la coproduction et le cofinancement de longs métrages. « Nous allons pouvoir apporter davantage de Chine aux États-Unis, et davantage d’États-Unis en Chine », s’est réjoui M. Spielberg, lors d’une conférence de presse organisée à Pékin en compagnie de Jack Ma, le fondateur et patron d’Alibaba.

Amblin Partners a été formé en décembre 2015 pour prendre la suite de DreamWorks Studios, la société de production lancée par M. Spielberg en 1994, puis délestée de sa branche animation (Shrek, Kung Fu Panda…), introduite en Bourse en 2004. Malgré de nombreux succès (Le gladiateur, en 2000, Rapport minoritaire, en 2002…), l’entreprise traversait des difficultés financières, en raison des performances décevantes de ses derniers films. Les studios du réalisateur vedette, Amblin Entertainment (E.T. l’extra-terrestre, en 1982, Retour vers le futur, en 1985…), ont été intégrés dans le nouvel ensemble, qui a levé 800 millions de dollars auprès de partenaires et de la banque J.P. Morgan, afin d’augmenter leur nombre de productions annuelles.

Un marché très réglementé

En s’associant à Alibaba, Amblin espère tirer profit de la forte croissance du box-office chinois. Selon les statistiques officielles, les salles ont généré 44 milliards de yuans (6,5 milliards de dollars américains) de recettes en 2015 (+49 % par rapport à 2014). Le cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) estime que le marché atteindra 10,2 milliards de dollars en 2017, permettant à la Chine de dépasser les États-Unis. Le potentiel est d’autant plus grand pour les géants d’Hollywood que leurs films ont représenté, en 2015, moins de 40 % des recettes.

Le marché chinois reste encore très réglementé. Seuls trente-quatre films étrangers sont autorisés, chaque année, par l’administration. Et seulement 25 % du prix de chaque ticket revient aux sociétés de production étrangères, contre environ 50 % aux États-Unis. Coproduire avec un partenaire domestique peut permettre de contourner ces contraintes. Plusieurs conditions sont imposées, notamment la présence d’un acteur chinois ou le tournage de scènes en Chine. Et le pays doit être présenté de manière positive.

Pour obtenir l’un des trente-quatre sésames et pour séduire le public chinois, les studios américains n’hésitent pas à adapter leur scénario. Par exemple, l’histoire du quatrième volet de la franchise Transformers se déroule en partie à Hong-Kong, et offre plusieurs rôles à des acteurs chinois. Dans Seul sur Mars (Ridley Scott, 2015), l’agence spatiale chinoise collabore avec la NASA, ce qui n’est pas le cas dans le livre. Et la version sortie en Chine d’Iron Man 3 (Shane Black, 2013) est plus longue de quatre minutes que la version internationale, afin d’intégrer des scènes avec des acteurs locaux.

Nouveau marché

L’investissement dans Amblin est une première pour Alibaba Pictures. Jusqu’à présent, la filiale du marchand en ligne avait juste participé au financement de plusieurs films hollywoodiens, dont Mission impossible : la nation Rogue (Christopher McQuarrie, 2015). Elle avait, en échange, obtenu les droits pour sa diffusion en ligne. « Il existe une demande croissante de contenus étrangers de qualité parmi les consommateurs chinois », assure M. Ma. Alibaba, qui a racheté, en 2014, 60 % du studio ChinaVision pour plus de 800 millions de dollars, s’apprête, par ailleurs, à lancer ses premiers longs métrages.

M. Ma n’est pas le seul milliardaire chinois à se rapprocher d’Hollywood. Wang Jianlin, première fortune d’Asie, est très actif. En septembre, sa société Dalian Wanda a conclu un partenariat avec Sony Pictures. Elle avait auparavant racheté les studios Legendary Entertainment (Le monde jurassique, en 2015, The Dark Knight, en 2008) pour 3,5 milliards de dollars. Et mis la main sur la chaîne américaine de cinéma AMC.

Aux États-Unis, l’influence de la Chine sur Hollywood commence à inquiéter. Mi-septembre, plusieurs parlementaires américains ont saisi l’administration. Ils redoutent notamment une potentielle autocensure des productions américaines. « Ce n’est pas irréaliste de penser que la Chine cherchera à diffuser sa propagande prorégime par l’intermédiaire des entreprises de médias américaines qu’elle détient », s’alarmait, le 6 octobre, le comité éditorial du Washington Post.