Le FNC invité à en faire plus

La cinéaste et doctorante en cinéma Priscilla Guy
Photo: George Krump La cinéaste et doctorante en cinéma Priscilla Guy

La sous-représentation des femmes cinéastes, névralgique question en surplace au fil des décennies, suscite ces jours-ci des prises de bec. Qui doit intervenir ? L’État ? Les festivals ? Les maisons de production ? Tout le monde ? Avec ou sans quotas ?

Ainsi, à travers le circuit des médias sociaux, une lettre signée par 100 réalisatrices, artistes et personnalités du milieu culturel, souvent de premier plan, égratigne le conseil d’administration du Festival du nouveau cinéma, en piste jusqu’au 16 octobre à Montréal, et son directeur général, Nicolas Girard Deltruc.

Rédigée par un collectif que dirige la cinéaste et doctorante en cinéma Priscilla Guy, avec apport collectif, cette missive publiée sur le site Le Mammouth déplore la faible proportion de cinéastes femmes au FNC. Un échange Facebook avec son directeur général, en date du 21 septembre, y est annexé. Ce dernier précise que le FNC a contribué à la découverte de nombreux artistes, hommes ou femmes, sans vouloir imposer de quotas, programmant d’abord en fonction des oeuvres et de la disponibilité de ces dernières.

Ce à quoi le collectif répond : « Le FNC étant une figure de proue dans le milieu artistique québécois, nous croyons fermement qu’il ne peut faire l’économie d’une réflexion sérieuse en ce sens. »

Dans cette édition 2016, 25 % des films au menu FNC sont réalisés par des femmes (proportion qui frôlait les 30 % au Festival de Toronto). Ces deux cuvées sont fastes en matière de participation féminine, loin de la parité souhaitée, mais en hausse par rapport au passé, et à meilleur ratio que la plupart des grands festivals de films. Rappelons que Cannes se fait régulièrement brocarder pour la portion congrue réservée aux réalisatrices en Sélection officielle. Jane Campion est la seule femme à avoir obtenu la Palme d’or (pour La leçon de piano en 1993) en 69 éditions cannoises.

Dialogue de sourds

Joint au téléphone, Nicolas Girard Deltruc se dit peiné par les piques plutôt qu’en colère : « Nous ne sommes pas les bonnes personnes à attaquer, estime-t-il, ayant toujours été les défenseurs d’une idée progressiste du cinéma. Plus il y a de femmes, plus on est contents, mais la question des quotas implique une fermeture et notre mandat de festival demeure de proposer des oeuvres avant tout. »

Le directeur général ajoute que 75 % des postes dans son équipe au FNC sont occupés par des femmes. « Sur le lot du 25 % de femmes en sélection de l’année, ne sont pas inclus les événements, les artistes féminines qui s’y produisent. Mon rêve serait de rendre un hommage à Jane Campion. Sauf qu’on n’obtient pas tout ce qu’on veut. Nous prenons en considération la place des femmes au cinéma. Téléfilm et l’ONF travaillent à faire évoluer un système et on soutiendra leurs efforts. Ça ne fait pas de nous des producteurs. On doit composer avec l’ensemble d’une cinématographie disponible dans le monde entier, mais le FNC pousse et a toujours poussé depuis sa fondation en 1971, les figures de liberté, de grandes femmes aussi. »

Interrogée à son tour, Priscilla Guy rétorque au bout du fil : « Si d’autres festivals font pire, cela nous semble un argument plutôt faible, qui par ailleurs ne démontre pas une très grande volonté d’engagement du FNC dans la lutte pour l’équité, au moment où une vague de mesures concrètes s’annonce dans le milieu de l’audiovisuel au Canada. Que son équipe soit composée de femmes ne comble en rien les écarts qui persistent dans sa programmation. »

Photo: George Krump La cinéaste et doctorante en cinéma Priscilla Guy

Aux yeux de Priscilla Guy comme de plusieurs observateurs du milieu, ce ne sont pas les hommes qui empêchent la cause d’avancer, mais bien le système, ses critères et la façon dont on évite trop souvent les remises en question.

Le but de la lettre ne serait pas de reprocher au festival son 25 % de participation féminine en 2016. « Elle ne visait pas à affaiblir le FNC, mais bien à renforcer la place des femmes réalisatrices. Toutefois, nous croyons que ce pourcentage doit être augmenté année après année, et que cela ne peut se faire sans des mesures concrètes, poursuit Priscilla Guy, en ajoutant ne pas recommander en particulier la stratégie des quotas, mais de trouver son angle d’approche. Peu importe la mission artistique des organismes culturels, tous devraient être engagés à enrayer la discrimination sous toutes ses formes, et cela veut aussi dire remettre en cause les critères mêmes qui orientent les choix de ces institutions. Nous encourageons le FNC à poursuivre ses “ bons coups ” et à remettre en question ses façons de faire. Il serait insensé de garder le silence sur les discours qui reconduisent le sexisme systémique, sous prétexte qu’il y en a des pires ! »

Téléfilm Canada blâmée

Tout ceci se déroule dans un climat agité, alors que la question de la non-parité dans le septième art en révolte plus d’une.

L’hebdo Now à Toronto accueillait dans son édition du 5 octobre les protestations des femmes de cinéma anglophones contre les positions de Téléfilm Canada. L’institution fédérale vise l’horizon 2020 pour atteindre une meilleure représentation hommes-femmes à la direction, ce qui leur apparaît trop tard et trop mou.

Pour l’heure, elles sont 17 % à tenir la barre des films appuyés par Téléfilm Canada. Dès que le budget dépasse un million et que les sphères de pouvoir sont accostées, cette proportion chute à 4 %. Club de gars mais aussi de gars blancs, clament dans l’article du Wow nombre de réalisatrices, de productrices, d’actrices en colère, dont certaines issues de minorités ethniques, seraient les premières éjectées.

Plus d’étudiantes que d’étudiants

Au Québec, les Réalisatrices équitables ont publié rapport sur rapport depuis de nombreuses années pour dénoncer cette sous-représentation systémique des femmes au cinéma — 19 % des fonds canadiens et québécois —, d’autant plus frustrante que les filles se révèlent plus nombreuses que les garçons à étudier cette discipline. Depuis 2010, Woman in View, pendant anglophone à Toronto, démontre aussi à quel point le problème stagne et patauge. Ça vaut pour l’ensemble de la planète. La Suède, avant-gardiste, a atteint la parité en la matière. Chez nous, l’ONF s’est engagé il y a six mois à produire des oeuvres réalisées pour moitié par des femmes. La perspective des quotas, jugée discriminatoire par certains, ne fait pas l’unanimité.

À la direction des festivals, ici ou ailleurs, plusieurs disent peiner à monter des programmations solides dans un univers audiovisuel en mutation, sans avoir à se battre bec et ongles pour la parité, tout en l’encourageant. Reste à résoudre la quadrature du cercle. D’où ces hauts cris résonnant partout.

À voir en vidéo