Cinéma - La Passion de toutes les passions

Jésus, joué par Jim Caviezel, porte sa croix dans une scène du film de Mel Gibson, coté R, et donc interdit aux moins de 18 ans, pour ses scènes de violence. La Passion du Christ sort en salles demain. — Philippe Antonello, Equinoxe Films Inc
Photo: Jésus, joué par Jim Caviezel, porte sa croix dans une scène du film de Mel Gibson, coté R, et donc interdit aux moins de 18 ans, pour ses scènes de violence. La Passion du Christ sort en salles demain. — Philippe Antonello, Equinoxe Films Inc

Un film n'est pas qu'un film. Force est de le constater devant l'immense controverse qui secoue les États-Unis, le Canada anglais et le monde entier, à la veille de la sortie nord-américaine du long métrage le plus controversé de l'histoire récente. La Passion du Christ entend montrer les douze dernières heures de la vie du Christ et utilise des langues aujourd'hui mortes, latin et araméen, ressuscitées (avec sous-titres) pour les besoins de la production. Il sortira demain sur nombre d'écrans en Amérique du Nord, en ce mercredi des Cendres. Jim Caviezel y incarne Jésus, l'actrice roumaine Maïa Morgenstern, sa mère, et Monica Bellucci, Marie-Madeleine.

Autour de Mel Gibson, l'oscarisé de Bravehart, le débat fait rage et les couteaux volent. Il a réalisé ce film, l'a produit en injectant 25 millions de sa poche et l'a coscénarisé. Des voix l'accusent bien haut d'avoir montré les Juifs de l'époque sous un jour sanguinaire, comme responsables au premier chef de la mort du Christ, et d'avoir pris des libertés d'interprétation par rapport aux Évangiles. Depuis le Concile du Vatican II, les catholiques ont changé leur version du supplice de Jésus. Longtemps, il fut attribué aux Juifs, ce qui exacerba les sentiments antisémites. Aujourd'hui, l'ensemble des hommes en portent la responsabilité, selon Rome. Au film bien des juifs reprochent de réveiller des vieux démons du peuple déicide.

Mais certains évangélistes y voient la représentation réelle du martyre de Jésus. Le pape, qui se fit projeter dans ses appartements cette Passion de Gibson, en aurait approuvé le contenu en privé, ce que le chef de l'Église catholique dément aujourd'hui.

Tous les camps s'entendent en choeur sur l'extrême violence et l'hyperréalisme des scènes de torture que subit celui qui fut le plus célèbre condamné à mort de l'histoire.

Filmées en Italie, elles s'étirent ici jusqu'à ce que le spectateur se cache les yeux, faute de pouvoir en supporter davantage. 270 coups dès la première demi-heure, alors que les Évangiles n'en décrivaient pas tant. Mais un point de vue d'auteur se dégage aussi avec des clairs-obscurs étudiés pour les flashbacks. Satan se voit représenté avec un visage d'enfant monstrueux. Bref, il s'agit, quoi qu'on en dise, d'un film.

Martin Scorsese, dans The Last Temptation of Christ, qui montrait Jésus en proie au démon de la chair, avait, en 1988, fait également scandale. Comme quoi, on ne marie pas impunément religion et septième art.

Patte blanche

Chose certaine, il fallait montrer patte blanche hier matin pour assister à la projection de presse de La Passion du Christ au cinéma Paramount, s'être inscrit à l'avance, observer un embargo critique jusqu'à demain, alors que, dans tous les médias, des avis circulent depuis des mois un peu partout. Des projections privées avaient été organisées aux États-Unis durant plusieurs mois pour montrer le film à des évangélistes et à des membres du clergé. Aux États-Unis, sur les 2000 salles qui le projettent, la moitié sont déjà réservées par les congrégations religieuses à l'adresse de leurs fidèles. Certains estiment que The Passion of Christ pourrait rentrer dans ses frais dès le premier week-end.

Faut-il rappeler que Mel Gibson appartient à une branche traditionaliste de l'Église catholique collée aux rituels précédant Vatican II, avec messe en latin. Il assure avoir été guidé par Dieu pour faire ce film. Un autre de ses guides serait Anne Catherine Emmerich, une mystique du XVIIIe siècle qui écrivit La Passion douloureuse de Jésus-Christ après avoir eu des révélations divines, et dont le cinéaste s'est inspiré. Gibson a retrouvé la foi il y a 12 ans après une vie olé olé. Son propre père, Hutton Gibson, traditionaliste de longue date qui a créé en Californie une secte anticoncilaire, reconnue pour ses positions antisémites, s'entête à prétendre que les Juifs ont inventé l'Holocauste de toutes pièces. Ce qui n'aide en rien la cause de son fils. Celui-ci jure n'avoir eu aucune intention antisémite, mais considérer que tous les hommes sont coupables de sa mort pour leurs péchés. Il se déclare persécuté et affronte la tempête.

Pour la petite histoire, rappelons que l'interprète du Christ, Jim Caviezel, fut blessé au cours du tournage. Plusieurs coups d'une sorte de chat à neuf queues mal dirigés l'ont vraiment atteint, le sanglant maquillage lui causa d'énormes ampoules et il a porté lui-même sa croix de 150 livres. Dans le froid glacial, il grelottait sur sa croix en suffoquant, fut même frappé par la foudre. Épaule disloquée, infection pulmonaire, coupures, ecchymoses. Il assure avoir tout enduré par foi chrétienne.

Réticences

À cause du scandale annoncé, les majors d'Hollywood n'étaient pas désireuses, au départ, de produire un film tourné en deux langues mortes, mettant en scène d'abominables tortures. Gibson voulait d'ailleurs montrer le film sans sous-titres, par souci d'authenticité, mais s'est ravisé en cours de route. Araméen et latin sont donc traduits.

Ensuite, les grosses maisons de distribution ont reculé d'horreur et refusé de s'engager. C'est Newmarket Films, une petite maison indépendante, qui assure le service, et raflera sans doute la cagnotte de ce qui s'annonce un succès monstre, pour cause de controverse aiguë.

Gibson prétend avoir mis en scène la réalité (surtout puisée à l'évangile de Jean), mais il est à peu près acquis que le Christ était nu sur sa croix. Ce pagne pudique apparaît une évidente concession à la pudeur. De plus, on pense que les soldats romains à l'époque parlaient grec plutôt que latin entre eux. Certaines scènes, dont une longue conversation entre Pilate et son épouse, sont créées de toutes pièces.

Bien des voix s'élèvent pour dénoncer surtout, comme on l'a dit, le fait que les Juifs, présentés ici comme une horde sans pitié, crachant, cognant et insultant le Christ, paraissent les grands responsables de sa mort; surtout Caïphe, le chef des grands prêtres acharné à réclamer la crucifixion. De son côté, Pilate devient le bon gars qui essaie de sauver la tête du malheureux Jésus. D'autant plus étrange assurent des exégètes, que Pilate, gouverneur romain de Palestine reconnu à son époque pour sa cruauté, était tout sauf un brave bougre. La Passion de Gibson, lancée dans la tempête, gorgée d'hémoglobine, assurera-t-elle des conversions, 2000 ans après la mort du Christ? Ou attisera-t-elle plutôt les haines de religions? Les paris sont ouverts.
2 commentaires
  • André Bergeron - Inscrit 24 février 2004 09 h 19

    De moi qui ne crois plus

    Depuis longtemps je ne crois plus ni au Dieu des Juifs Ni au dieu des chrétien ni a Jesus
    son "fils unique"Le Christ|

    Le Christiamisme est fragmenté en on ne sait plus en combien de sectes avec leurs dogmes et leurs croyances

    Comment tant de monde que l'on pourrait croire intelligents peuvent ils etre trompés
    si facilement? C'est vrai qu'il y en a aussi qui croient a leur signe astrologique!

  • Roland Lapointe - Inscrit 27 février 2004 03 h 25

    Des souffrances à n'en plus finir!

    J'ai assisté à la projection du film La Passion
    le jeudi 26 février, de 13h40 à 15h40, dans une salle de cinéma des Galeries de St-Hyacinthe, avec en tête les polémiques qu'il a suscitées à l'échelle mondiale.

    Une fois le film commencé, j'ai oublié tout le reste pour vivre au rythme de l'histoire de la passion de Jésus, en commençant par le Jardin des oliviers et la trahison de Judas puis, en suivant le Maître, à travers son arrestation clandestine, sa livraison à Pilate puis à Hérode et encore à Pilate, sa flagellation, son couronnement d'épines, son chemin de la croix, sa crucifixion, sa mort, sa descente de la croix et sa résurrection.

    Assez familier avec les récits des évangélistes, j'ai retrouvé là ce que j'avais appris depuis ma tendre enfance à propos de la vie de Jésus sur terre.

    Ai-je été scandalisé, comme la plupart de ceux qui en ont parlé depuis trois jours, par l'atrocité du supplice, l'intensité des coups et leur multiplication jusqu'à l'épuisement des bourreaux, le bain de sang, le corps mécon-naissable du Christ?

    Ce n'est pas vraiment ce qui a retenu mon attention. Bien sûr, l'insistance m'a atteint et j'ai eu mal. Mais jamais, ni pendant ni après la représentation, je ne me suis senti révolté contre le peuple juif ou les Romains.

    Ce que j'ai vu, c'est la souffrance; la souffrance insupportable d'un homme que l'on châtiait gratuitement, dans une sorte de folie collective, dont le sens semblait échapper à presque tous les acteurs du drame.

    Et ces images m'ont permis de saisir un petit peu plus à quel point il fallait qu'il nous aime, cet Homme-Dieu, pour accepter de s'exposer volontairement aux plus cruels supplices dans le but de nous sauver. Avec sa seule nature humaine, Jésus n'aurait pas survécu à la flagellation et au couronnement d'épines: il a voulu que fussent accomplies les Écritures et il a prolongé sa vie de souffrances pour accom-plir la volonté de son Père.

    Au-delà de tout ce qui a pu se dire et s'écrire au sujet de ce film, et malgré tout ce qui se dira et s'écrira encore à son propos, ce que je retiendrai, moi, c'est la "chance" qui m'a été donnée, en ce jour, de suivre Jésus d'un peu plus près dans sa passion, d'avoir senti l'infinité de son amour et de ses souffrances et d'en être arrivé à la conclusion que ce que cette oeuvre cinématographique m'a montré n'est sans doute qu'un pâle reflet de la réalité.

    Il y en a qui ont le scandale facile: ils disent qu'ils n'ont jamais vu un tel déploiement de violence dans un film. C'est à croire qu'ils ne sont à peu près jamais allés dans les salles de cinéma ou qu'ils ne regardent jamais de films de violence à la télévision. Ils devraient le faire, afin de pouvoir comparer!