Crime et châtiment(s)

La difficulté à dénoncer constitue le principal problème du protagoniste de «1 : 54».
Photo: Films Séville La difficulté à dénoncer constitue le principal problème du protagoniste de «1 : 54».

Le premier long métrage de Yan England, 1:54, prend l’affiche jeudi. On en a déjà parlé et on en parlera encore, car ce film campé dans une école secondaire et relaté du point de vue d’un adolescent tourmenté traite d’un sujet important : l’intimidation. Belle occasion de revisiter des longs métrages issus d’autres pays et époques, et qui abordent eux aussi ce thème. Dresse-t-on le même constat dans chacun ? Le même message y prévaut-il ? Autant de questions posées dans cet échantillonnage non exhaustif mais, on ose l’espérer, représentatif. Avis de « divulgâcheur » : plusieurs dénouements sont révélés.

1976: Carrie, de Brian De Palma, d’après le roman de Stephen King.

Cible des moqueries d’une clique d’étudiantes à l’école et des sévices corporels de sa mère fanatique religieuse à la maison, Carrie peine à y croire lorsque le capitaine de l’équipe de football l’invite au bal de fin d’année. Elle ignore ce qui l’attend. Après une ultime humiliation, Carrie déchaîne ses pouvoirs de télékinésie sur l’assemblée et brûle son école avant de crucifier sa mère.

Conte de fées cruel, Carrie pourrait être la version « honnête » de Cendrillon, celle où l’exclue, une fois au bal, n’en devient pas arbitrairement la belle, mais y est une fois encore tournée en ridicule. Car n’est-ce pas ainsi que les humains, à l’instar des animaux, se comportent envers les plus faibles ? Avec cruauté ?

La force de ce film sorti il y a quarante ans, son acuité impressionnent. La hiérarchie sociale, avec les sportifs et les jolies filles en haut de l’échelle et le canard boiteux tout en bas, existe toujours.

Ce qui reste toutefois, c’est la colère « biblique » de la martyre envers ses bourreaux.

1980: Veux-tu être mon garde du corp s ? (My Bodyguard) , de Tony Bill. 
Clifford vient de déménager à Chicago. Comme c’est souvent le cas pour les « nouveaux », il est pris en grippe par un autre élève, Moody, la terreur de l’école. Mais voilà qu’un jour de raclée, Ricky, un colosse qui d’habitude reste dans son coin, vient au secours de Clifford. Après plusieurs affrontements, Ricky encourage Clifford à affronter Moody lui-même. Ce que Clifford fait, terrassant son intimidateur qui se révèle n’être qu’un pleutre.

Méconnu, mais très aimé de ceux qui l’ont vu, ce petit film sympathique oscille entre humour et drame. À la fin, la violence en réponse à la violence semble être la seule voie à suivre. Sorti quelques années plus tard, le plus populaire Karaté Kid adopte une philosophie similaire, bien que plaçant celle-ci dans un contexte de compétition sportive. Sur le fond, cependant, les deux films ne sont guère différents, avec cette idée de justice selon laquelle l’intimidateur doit être puni par l’intimidé.

À noter que cette vision rime ici avec « fin heureuse », tandis qu’il s’agit d’une issue tragique dans Carrie.

1985: Breakfast Club, de John Hughes.
En plein samedi, cinq élèves sont forcés de passer la journée en retenue à l’école. Le groupe ne saurait être plus disparate, avec la « princesse », le « sportif », le « délinquant », le « premier de classe » et la « rejet ». Chacun représente un archétype qui sera ultérieurement déconstruit.

Au premier abord, le thème de l’intimidation pourra sembler secondaire pour ceux auxquels ce film culte est familier. Pourtant, en examinant les rapports au sein du groupe, on s’aperçoit que l’intimidation se trouve au coeur de ceux-ci. La « princesse » méprise tout le monde sauf le « sportif ». Ce dernier rabaisse le « délinquant », qui, lui, s’en prend volontiers au « premier de classe ». En retrait, la « rejet » est ignorée par tout le monde, ce qui est assez violent quand on y pense.

Forcés de passer du temps ensemble, sans témoin, donc sans pression des pairs, ces adolescents dépareillés se découvrent des points communs, notamment des relations conflictuelles avec leurs parents. En s’ouvrant les uns aux autres, ils dissipent leurs idées préconçues et se voient tous sous un jour inédit.

Le dialogue comme meilleure arme contre l’intimidation ?

2001: Bully, de Larry Clark.
Voilà peut-être l’antithèse du film précédent, alors qu’ici le dialogue exacerbe chez les victimes un désir de vengeance. C’est la bande des quatre : Ali, Lisa, Marty et Bobby. Bobby qui tabasse régulièrement Marty, agresse sexuellement Ali, et ce, à l’insu de Lisa. Mise au courant, cette dernière propose une solution radicale : tuer Bobby. Ce qui survient finalement, non sans difficultés, et non sans laideur. En bout de course, les meurtriers ne parviendront pas à vivre avec leur geste, transformant leur vie difficile en gâchis intégral.

Nihiliste, le film du controversé Larry Clark ? Impitoyable et franc, plutôt. En effet, le portrait qu’il brosse d’une certaine frange de la jeunesse américaine, « frange » étant le mot-clé, sonne juste. Douloureusement juste. Plus que les sévices infligés par la brute qu’est Bobby, c’est l’absence d’encadrement et de ressources, bref, un désoeuvrement crasse, qui compromet d’emblée le devenir de ces adolescents-là.

Comme dans Carrie, le spectacle de la violence engendrée par l’intimidation ne provoque pas l’exultation, mais bien la tristesse.

2007: Ben X, de Nic Balthazar.
Ben est un adolescent flamand atteint du syndrome d’Asperger, ce qui le place d’office dans la catégorie des êtres « différents ». Harcelé par deux autres élèves, Ben s’évade dans les jeux vidéo, domaine où il excelle. Un jour, on le dénude en public et on le filme. Incapable de se confier et à bout, Ben feint son propre suicide, puis projette la vidéo incriminante lors de son enterrement, exhibant à la vue de tous les agissements de ses tourmenteurs impénitents.

Enrageant, dans le bon sens, Ben X pose un regard sans complaisance sur la méchanceté pure qui, parfois, se trouve à la base de l’intimidation. Ce qui distingue en outre le film, c’est la manière habile avec laquelle le protagoniste retourne les armes de ses bourreaux contre eux.

L’élément de vengeance est évidemment là, mais dénué de violence, à laquelle le scénario préfère la résilience.

2008: Morse (Lat den rätte komma in), de Tomas Alfredson.
Oskar, 12 ans, vit dansun HLM de Stockholm avec sa mère divorcée. Solitaire, il est fréquemment malmené par une bande d’élèves à l’école. Emménage alors dans l’appartement d’à côté la mystérieuse, et très pâle, Eli. Eli qui a tôt fait de lui révéler son secret : elle est une vampire. Entre eux naît une amitié basée sur leur statut commun de marginaux. Quant aux intimidateurs, un sort funeste — et sanguinolent — les attend.

Si, dans ce magnifique film suédois, intimidation et dénouement violent sont à nouveau intimement liés, on n’a pas tant affaire à une vengeance qu’à un véritable sauvetage. De fait, lors de l’affrontement final, c’est la frêle mais puissante Eli qui vole (mais littéralement) au secours d’Oskar.

Désormais des fugitifs, Eli et Oskar partent ensemble, condamnés par choix à vivre leur marginalité à l’écart du monde.

Photo: Équinoxe Films Les intimidateurs auront affaire à une vampire protectrice dans «Morse».

2010 — The Way He Looks (Hoje Eu Quero Voltar Sozinho), de Daniel Ribeiro.
Leo, un adolescent aveugle, subit les insultes quotidiennes de Fabio et ses acolytes. Leo est ami avec Giovana. Giovana aime Gabriel, le nouvel élève. Gabriel aime Leo, qui l’aime aussi sans que l’un ou l’autre arrive à déclarer sa flamme. Lorsqu’ils y parviennent enfin, non sans querelles puis réconciliations avec Giovana, Leo et Gabriel doivent composer avec Fabio et son homophobie.

Heureux de s’être trouvés, ils choisissent de l’ignorer.

Dans ce film brésilien, un premier amour mais aussi une amitié indéfectible aident au processus de résilience.

2016: 1:54, de Yan England.
On se gardera de vendre la mèche quant au dénouement de ce film-ci, où l’on suit Tim, 17 ans, ancien champion de course qui, après un hiatus, décide de s’y remettre au grand dam de Jeff, le nouveau champion en titre. Déjà tendus, les rapports entre les deux adolescents s’enveniment à mesure que les techniques d’intimidation de Jeff deviennent de plus en plus vicieuses.

Sans trop en dire, on relèvera que, ici aussi, la difficulté à dénoncer — par honte, par peur de représailles pires encore — constitue le principal problème du protagoniste, qui reste avec sa peine et sa colère, un mélange délétère s’il en est.

Photo: Films Séville La difficulté à dénoncer constitue le principal problème du protagoniste de «1:54».

Vengeance par procuration

En fin d’analyse, le modèle dominant au cinéma veut que l’intimidation entraîne un châtiment. Toutes considérations morales ou légales mises à part, ce n’est guère surprenant. À la base, en effet, les films ont toujours été là pour faire rêver.

Or, pour les opprimés, vivre une vengeance par procuration par le biais d’un film ne constitue-t-il pas une manière bénigne de garder sous contrôles des pulsions potentiellement dangereuses ?

Car tout le monde a un point de rupture. Cela aussi, le cinéma nous le rappelle.

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