Kim Nguyen, ou l’envoûtante étrangeté

Pour Kim Nguyen, la beauté et la dureté de l’Arctique offraient l’occasion de donner vie aux tourments de Lucy et de Roman.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour Kim Nguyen, la beauté et la dureté de l’Arctique offraient l’occasion de donner vie aux tourments de Lucy et de Roman.

Dévoilé au Festival de Cannes, présenté ensuite au Festival international du film de Toronto et, enfin, en ouverture du Festival du nouveau cinéma le 5 octobre, «Un ours et deux amants», le plus récent long métrage de Kim Nguyen, ne manque ni d’ambition ni d’imagination.

Il est original, le cinéma de Kim Nguyen, et cela, depuis son tout premier film. Campé dans un pays non identifié de l’Europe de l’Est au XIXe siècle, Le marais, sorti en 2002, annonçait un auteur doué pour transformer la réalité en fantasmagorie en l’imprégnant d’une part de mythe. Moins ouvertement insolite que Truffe ou La cité, son nouvel opus, Un ours et deux amants, est plus proche du réalisme magique parcimonieux de Rebelle. Comme dans ce dernier film, les tourments des protagonistes, deux amoureux qui venaient du froid, s’incarnent à l’image. Littéralement.

Fait intéressant, Un ours et deux amants,en salle à partir du 7 octobre, aurait pu être le second long métrage de fiction de Kim Nguyen plutôt que son cinquième. « Tout de suite après Le marais, Roger [Frappier, le producteur] m’a montré une nouvelle de Louis Grenier qui est devenue Un ours et deux amants quatorze ans plus tard », explique le réalisateur.

Le film se déroule dans une ville anonyme du Grand Nord, tout près du pôle : « 200 âmes et des routes qui ne mènent nulle part ». Lucy et Roman y travaillent, s’y cachent plutôt. Fuyant leurs démons respectifs, ils se sont trouvés. Leur relation est intense, toxique, diraient certains.

Photo: Films Séville Tatiana Maslany et Dane DeHaan, deux des acteurs du film «Un ours et deux amants» du réalisateur Kim Nguyen

Elle est pourchassée par le spectre d’un homme, peut-être son père.

Il est visité par un ours polaire aux origines divines avec qui il discute le plus normalement du monde.

Faisant face à un cul-de-sac existentiel, les deux jeunes gens décident de partir vers le Sud en motoneige. Or, pour belle qu’elle soit, cette nature-là ne pardonne pas.

Inquiétante étrangeté

Tourné à Iqaluit, Un ours et deux amants repose à ce chapitre sur les interactions non pas entre deux, mais entre trois personnages, les décors naturels spectaculaires étant le troisième.

« C’était important pour moi que cet élan vers le Grand Blanc relève du concept de l’inquiétante étrangeté, de Freud. »

On parle bien sûr de ce malaise engendré par une rupture dans la rationalité du quotidien, et qui prend ici la forme de cet ours parlant, de ce fantôme malveillant, et, oui, de ce paysage vivant, et de surcroît blanc comme un linceul.

Une séquence chargée de poésie montre d’ailleurs le panorama « respirant », avec les embâcles qui se soulèvent telle une inspiration, puis s’abaissent telle une expiration. Ingénieux, l’effet fut accompli en photographiant les marées au rythme d’une image toutes les 20 secondes.

« Ce phénomène-là — la respiration de la mer gelée — est probablement, de tout ce que j’ai vu dans ma vie, ce qui illustre le mieux cette idée que la terre est une créature vivante. »

La nature de l’amour

Cela étant, « anthropomorphiser » le décor revêtait d’autres avantages. « Comme scénariste et cinéaste, il vient un moment où tu prends conscience à quel point le lieu de l’action peut enrichir une trame narrative. L’univers extérieur dans lequel tu places tes personnages devient comme un véhicule qui te permet de polariser leurs conflits intérieurs, de les mettre en avant. La beauté et la dureté de l’Arctique m’offraient l’occasion de donner vie, en quelque sorte, aux tourments de Lucy et de Roman. Ce climat, qui est tellement froid qu’il brûle, ça me fascinait. Pour moi, ça évoquait l’amour des personnages, un amour qui est à la fois vital et désespéré. L’amour de Lucy et Roman leur est si indispensable qu’il en devient déchirant. »

Chaleur amoureuse sur fond de froideur implacable…

De possibles et de transcendance

Comme le signalait Kim Nguyen, Un ours et deux amants connut une longue gestation. Étonnamment, les éléments fantastiques devenus caractéristiques de son oeuvre mirent longtemps à s’imposer.

« Roger a été très impliqué dans le processus d’écriture et on a eu de nombreux échanges. À cet égard, Roger est quelqu’un qui lit beaucoup de livres et voit beaucoup de films, et l’une de ses grandes qualités, c’est d’être encore passionné par le fait de raconter des histoires. Dans ce cas-ci, une des raisons pour lesquelles on a mis le scénario de côté était qu’on n’arrivait pas à transcender ce qui était une trame narrative assez concrète. On allait d’événements en événements sans parvenir à accéder au monde intérieur des personnages. Ce n’est que lorsqu’on a rendu la frontière entre le réel et l’irréel perméable que je me suis emballé. Je terminais Rebelle et lisais [Haruki] Murakami [Kafka sur le rivage, Chroniques de l’oiseau à ressort], et on dirait que la conjugaison des deux m’a rappelé que je pouvais faire fi de la rationalité. »

Ces manifestations furent tournées telles quelles, comme si elles existaient, concrètement. « C’est entre autres pour ça que j’ai utilisé un vrai ours, et non des effets spéciaux. Mais en même temps, on peut donner différentes significations à ces apparitions. J’aime laisser au spectateur diverses possibilités de lecture. Ça ne m’appartient plus. »

Toujours l’amour

Sur une lancée, Kim Nguyen tournera sous peu deux épisodes d’une série à gros budget coproduite avec les États-Unis. Il est en outre en négociation avec Netflix pour une autre série.

« Je veux expérimenter ce format dans le but d’éventuellement adapter un roman trop dense pour le cinéma », précise-t-il. Et il y a ce projet d’un roman graphique basé sur son adaptation abandonnée des Âmes mortes, de Gogol…

En attendant, il met la touche finale au montage d’un nouveau film intitulé Eye on Juliet.

« C’est l’histoire d’un type qui travaille pour une firme de surveillance. Depuis Detroit, il pilote des “hexapodes”, de petits drones munis de caméras qui survolent l’Afrique du Nord. Une nuit, il surprend dans le désert la rencontre d’un couple interdit qu’il se met à espionner. En parallèle, il vient de vivre une rupture et s’est inscrit à une application de rencontres, mais ce qu’il voit quotidiennement sur son moniteur l’amène à réfléchir sur sa propre existence. Ça se veut un poème sur les relations au XXIe siècle. Je m’amuse avec la forme. La trame est étrange, mais il n’y a ni esprit ni mysticisme. Ce n’est pas fantastique. »

Une situation de voyeurisme qui engendre une introspection : fantastique ou pas, le film s’annonce peu banal. Quoique, s’il est un mot étranger au cinéma de Kim Nguyen, c’est bien celui-là.