Un vrai mensonge

La capacité des interprètes à jouer sans en avoir l’air est souvent l’élément qui fait le succès ou l’échec du type d’exercice que nous propose Lawrence Côté-Collins dans «Écartée».
Photo: Les Films du 3 mars La capacité des interprètes à jouer sans en avoir l’air est souvent l’élément qui fait le succès ou l’échec du type d’exercice que nous propose Lawrence Côté-Collins dans «Écartée».

Un petit bungalow sur le bord de la route 117, en Abitibi-Témiscamingue. L’extérieur ne paie pas de mine, mais l’intérieur est mieux entretenu. Voici Jessie, la mi-vingtaine, et Scott, qui a deux fois son âge. Elle collectionne les bibelots en forme de dauphin, il assemble des casse-tête en 3D. Compulsivement. C’est que Scott est un ex-détenu dont l’équilibre tient à une succession de routines et à un quotidien aussi peu mouvementé que possible. Débarque dans leur petit monde Anick, une travailleuse sociale doublée d’une documentariste néophyte. Munie de sa caméra, elle est venue immortaliser les progrès de Scott, un exemple de réinsertion. Mais voilà que son objectif glisse inexorablement vers Jessie, belle Jessie… malheureuse Jessie.

À partir de cette prémisse, Écartée, de Lawrence Côté-Collins, propose un intéressant jeu de mises en abyme. En effet, la caméra furtive de la réalisatrice épouse le point de vue de celle de la documentariste voyeuse tandis que le spectateur, non moins voyeur, s’interroge sur la nature complexe de la réalité, de la vérité.

Tension et ambiguïté

Plus intéressé par sa progression dramatique implacable, avec son triangle amoureux sous tension, que par des considérations éthiques quant à l’attitude de sa protagoniste « interventionniste », ce faux documentaire réussit son pari du malaise. Ainsi un inconfort croissant gagne-t-il le cinéphile qui, mis devant les conditions de vie réelles de Jessie et Scott révélées par des caméras cachées, est amené à reconsidérer ses impressions premières tout en remettant en question la noblesse des intentions d’Anick.

Cinéaste montréalaise, Lawrence Côté-Collins connaît bien la région où elle a tourné ce premier long-métrage. Ses nombreux courts, la plupart des variations de faux documentaires justement, ont été présentés au Festival du Documenteur de Rouyn-Noranda. C’est non seulement un filon qu’elle sait exploiter, c’est un genre avec lequel elle a des affinités particulières. Elle en maîtrise les codes retors.

Une voix originale
La capacité des interprètes à jouer sans en avoir l’air est souvent l’élément qui fait le succès ou l’échec de ce type d’exercice. Whitney Lafleur (Jessie) et Marjolaine Beauchamp (Anick) sont complètement crédibles. Elles parviennent en outre à rendre tangible l’attirance qui naît graduellement entre les deux jeunes femmes. Dans le rôle de Scott, Ronald Cyr, un véritable ex-détenu, a lui aussi des moments de vérité troublants, quoique certains passages plus dramatiques le voient essayer trop fort.

Il n’empêche, l’ensemble vaut le coup d’oeil. La capacité de la cinéaste à raconter une histoire de manière inventive sur le plan visuel dans un contexte d’absence quasi totale de moyens commande le respect.

Écartée, c’est Anne-Claire Poirier revue par Robert Morin, oui, mais pas que. C’est déjà bien, mais c’est davantage que l’oeuvre d’une auteure sous influence. Une voix originale émane de ce film-là.

C’est inattendu.

Et c’est à suivre.

Écartée

★★★ 1/2

Drame psychologique de Lawrence Côté-Collins. Québec, 2016, 80 minutes.