Arcand triomphe aux Jutra

Le cinéaste Denys Arcand: prophète en son pays comme à l’étranger.
Photo: Jacques Nadeau Le cinéaste Denys Arcand: prophète en son pays comme à l’étranger.

Des deux côtés de l’Atlantique, les étoiles ont brillé sur le ciel de Denys Arcand au cours de la fin de semaine. Le cinéaste des Invasions barbares connut samedi la consécration en France lors de la cérémonie des césars, en ratissant les lauriers du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario. Hier, aux Jutra québécois, il faisait coup double; sacré prophète en son pays comme à l’étranger.

Non seulement Les Invasions récoltaient-elles, lors du gala montréalais animé par Sylvie Moreau, les mêmes trophées qu’à Paris la veille (film, réalisateur, scénario), mais Marie-Josée Croze, évincée aux césars au profit de Julie Depardieu, remportait ici le titre de la meilleure actrice. La comédienne brillait par son absente, comme le printemps dernier au palmarès de Cannes. «Elle a toujours le don d’être à la mauvais place au mauvais moment», a ironisé Arcand en récoltant la statuette à sa place. Ces Jutra aux Invasions s’ajoutent à celui, déjà connu, de film s’étant le plus illustré à l’étranger.
En tout cas, hier soir, dans notre gala maison, l’atmosphère apparaissait décidément moins guindée qu’aux césars. Les décors étaient colorés, les sketchs et les gags, menés avec entrain par Sylvie Moreau, ont fait rire le public et les performances musicales se révélaient de haut niveau. Avant même le début de la cérémonie, la salle s’est levée pour ovationner Arcand et sa productrice, de toute évidence, aussi épuisés qu’heureux.
En recevant ici ses Jutra, Denys Arcand adressa un bon mot à chaque réalisateur qui concourait à ses côtés: Bernard Émond pour 20h17 rue Darling, Louis Bélanger avec son Gaz Bar Blues, Jean-François Pouliot et sa Grande séduction. «J’ai gagné dans des concours plus célèbres, mais les films n’égalaient pas les nôtres de moitié», a-t-il lancé. Devant les journaliste, le cinéaste a tenu à préciser qu’en remportant la veille ses César, il ne sait jamais senti imposteur, mais considérait les films québécois en mesure d’affronter bien des concurrents la tête haute à l’étranger. «Je suis content d’avoir gagné ici, parce que mes concurrents étaient très forts. En France, je trouvais mon film meilleur que les autres en nomination.»
Est-il besoin de rappeler que la grinçante et émouvante comédie d’Arcand, déjà lauréate en mai dernier à Cannes du prix du meilleur scénario et de celui de la meilleure actrice pour Marie-Josée Croze, est toujours en selle pour les oscars décernés à Hollywood dimanche prochain? Elle y concourt dans deux catégories: meilleur scénario et meilleur film en langue étrangère. Restera ensuite à suivre en mai son parcours aux génies canadiens.
Aux palmarès des Jutra cependant, on a vu hier le trophée du meilleur acteur échapper à Rémy Girard, le saisissant grabataire des Invasions, pour se retrouver plutôt entre les mains de Serge Thériault, extraordinaire lui aussi en père aimant et omniprésent dans Gaz Bar Blues de Louis Bélanger. Ce dernier film a valu également le Jutra de la meilleure musique à Claude Fradette et Guy Bélanger, frère du cinéaste.
Si les quatre statuettes décernées aux Invasions barbares (douze fois en lice) furent les plus prestigieuses de la soirée, La Grande Séduction de Jean-François Pouliot, comédie coup de coeur et chouchou des recettes aux guichets québécois, repartait de la fête avec le nombre record de trophées: sept en tout sur treize nominations, mais dans les catégories de seconde zone.
À lui, les lauriers des meilleurs acteur et actrice de soutien, Pierre Collin et Clémence Desrochers, et plusieurs prix techniques pour la direction photo, la direction artistique, le montage, les costumes et le son. À lui aussi le Billet d’or Desjardins octroyé au film ayant récolté les meilleurs recettes aux guichets.
Main dans la main, Les Invasions barbares et La Grande Séduction se sont partagé onze Jutra, ce qui n’en laissait pas beaucoup pour les autres. La Face cachée de la lune de Robert Lepage dut se contenter, mince consolation, du Jutra du meilleur maquillage.
Lors du gala d’hier, le parterre, les vedettes, les animateurs, à peu près tout le monde arborait un ruban blanc en signe d’appui à la Cinémathèque québécoise qui traverse des jours sombres. La comédienne Marie Tifo a demandé au gouvernement d’apporter une aide durable à une institution qui constitue la mémoire vive de notre cinéma.
Du côté du documentaire, deux poids lourds très appréciés de la critique comme du public dominaient la course: À hauteur d’homme de Jean-Claude Labrecque sur les dessous de la campagne de Bernard Landry et Roger Toupin, épicier variété de Benoît Pilon, abordant le déclin d’une épicerie de quartier. Ils ont remporté la mise ex aequo. Pas de jaloux.
Le trophée du meilleur court métrage est allé au percutant Mammouth de Stephan Miljevic et celui de la meilleure animation à Bleu comme un coup de feu de Masoud Raouf, une production de l’ONF. Rappelons aussi que le Jutra hommage était décerné cette année au compositeur Richard Grégoire, très émouvant sur scène, qui a rendu un long hommage à Yves Simoneau pour quoi il a composé sa toute première partition dans Pouvoir intime.
Les grands oubliés du palmarès furent 20h17, rue Darling de Bernard Émond, qui avec six nominations revint bredouille. Même scénario pour la comédie spaghetti Mambo Italiano d’Émile Gaudreault, finaliste dans cinq catégories, repartie gros-Jean comme devant. Lors d’une année moins faste, ces films auraient sans doute fait meilleure récolte, mais la force du cru les a relégués dans l’ombre.
Ces 6es Jutra demeureront à jamais liés aux césars français, auxquels ils sont venus apporter un contrepoint national, en intronisant chez nous le film d’Arcand le lendemain même de son triomphe à Paris.