Les lauriers de César aux Québécois

L'incroyable triomphe des Invasions barbares samedi à la cérémonie des césars, habituellement si «gauloise cocorico», est un précieux moment de grâce à savourer par notre cinéma. Nos films furent ignorés là-bas durant tant d'années... Trois prestigieux lauriers de tête pour Arcand: meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario. Qui dit mieux? Tapis rouge fut déroulé au parisien Théâtre du Châtelet pour une oeuvre québécoise. Du jamais vu! Pourtant la France s'était contentée d'investir dans son montage financier. Grâce à ce maigre apport national, elle a intégré Les Invasions dans les rangs des films français. Élégant procédé, convenons-en. Le cru cinéma de l'année avait été faiblard dans l'Hexagone, ce qui aida Les Invasions à surnager. Quand même: belle consécration!

Restait à Arcand, comme à sa productrice et compagne Denise Robert, estomaqués par leur couronnement en royaume de France et de Navarre, à en goûter le sel et l'honneur. D'autant plus que le cinéaste venait de recevoir, avant la soirée, le statut de Commandeur des arts et des lettres des mains du ministre de la Culture.

Au chapitre des victoires québécoises, ajoutez ce césar de la meilleure musique à Benoît Charest pour sa partition si amusante et inspirée des Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet. Lorsque le compositeur est venu recevoir sa statuette des mains de notre humoriste et acteur Stéphane Rousseau (après que celui-ci eut tenu la vedette sur la scène des césars dans la comédie musicale montréalaise Chicago), on a cru un moment assister à une répétition pour les Jutra.

Différence culturelle notable toutefois: les lauréats québécois remerciaient vite et sobrement, là où leurs homologues français prenaient souvent le crachoir pour palabrer en brandissant leur trophée.

Jean-Paul Rappeneau qui courait en tête du peloton avec 11 nominations pour Bon voyage n'essayait même pas de cacher sa déconvenue et maugréait dans sa barbe contre les envahisseurs étrangers. Son film n'aura récolté que trois statuettes, deux techniques (meilleure photo, et meilleurs décors) ainsi qu'un laurier du meilleur espoir masculin pour Grégori Derangère. Autre grand déçu de la soirée: le vétéran Alain Resnais pour son opérette cinématographique Pas sur la bouche, à laquelle neuf nominations laissaient augurer une forte moisson de prix. Il s'en est retourné avec trois: meilleur son, meilleurs costumes, meilleur acteur dans un second rôle pour Darry Cowl.

Julie Depardieu aura été l'autre favorite du gala, avec un doublé de trophées pour sa prestation sensible dans La Petite Lili de Claude Miller, adapté de La Mouette de Tchekhov: à la fois meilleur espoir féminin et meilleure actrice dans un second rôle. Papa Gérard, dont les propos incohérents laissaient perplexe, vint féliciter sa fille sur scène, sans avoir manifestement grand-chose à en dire. Julie Depardieu laissait sur le carreau Marie-Josée Croze, junkie des Invasions barbares primée à Cannes. Mais Denise Robert, qui se tient derrière le film d'Arcand, avait également coproduit La Petite Lili. La boucle québécoise était quand même bouclée.

Il restait quelques prix à grappiller pour les autres, toutes nationalités confondues. Omar Sharif, qui se fait trop rare à l'écran, a reçu le césar du meilleur acteur pour son incarnation d'un vieux philosophe dans Ibrahim et les fleurs du Coran, et la merveilleuse Sylvie Testud pour son rôle dans Stupeur et tremblements d'Alain Corneau adapté du livre d'Amélie Nothomb. Clint Eastwood avec Mystic River, laissé sur la touche à Cannes, a obtenu le césar du meilleur film étranger et l'excellent Good bye Lenin!, de l'Allemand Wolfgang Becker, comédie s'enroulant autour de la chute du Mur de Berlin, celui, mérité, du meilleur film de l'Union européenne.

La cérémonie elle-même, animée par Gad Elmaleh, semblait de bric et de broc: problèmes de son, gags qui tombaient à plat, etc. Seules les interventions musclées pour dénoncer le nouveau régime de chômage des intermittents du spectacle vinrent animer ce gala mal improvisé. Agnès Jaoui, la véhémente porte-parole des intermittents, dressée devant le ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, fut la vedette la plus applaudie de la soirée par le chic parterre.

Sans doute pour chasser les idées noires, cette 22e cérémonie des césars a renoncé à rendre hommage aux morts de l'année dans la profession; coup de chapeau qui avait pourtant la dignité des garde-mémoire, mais qui fut sacrifié sur l'autel de la frivolité.

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1 commentaire
  • EMILIE90 - Inscrit 31 août 2010 17 h 32

    Sur Les invasions barbares

    Je sais, il fait beaucoup d'années que le lilm fût tourné, mais c'est mon prèmier film québecois. Et j'adore ce film. Je l'ai à ma maison, je l'ai vu plusiurs fois. A partir de ce film, j'ai été intéresssée pour le cinéma quebecois.
    C'est un de mes films préférés. J'avais vu, avant Le declive de l'empire americaine, mais les Invasions... sont encore meilleur, à mon avis.

    Rémy Girard est extraordinaire. Il est capable de jouer tous les rols possibles avec la même dignité