L’avortement au temps des oppresseurs

Fernando López-Escrivá a réalisé un documentaire sur l’avortement au Chili. Son film sera présenté simultanément mercredi au Québec, au Chili, en Colombie, en Équateur, au Pérou, en Bolivie, au Mexique et aux Pays-Bas.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Fernando López-Escrivá a réalisé un documentaire sur l’avortement au Chili. Son film sera présenté simultanément mercredi au Québec, au Chili, en Colombie, en Équateur, au Pérou, en Bolivie, au Mexique et aux Pays-Bas.

Dans toute la très catholique Amérique latine, l’avortement demeure largement un crime. Au Chili en particulier, il reste, pour l’instant, complètement interdit. À la veille de la Journée mondiale pour la dépénalisation de l’avortement, le réalisateur Fernando López-Escrivá présente un film sur ce sujet.

À l’heure actuelle, au Chili, tous les avortements sont illégaux, même si la mère a été violée, ou si sa santé ou celle de son enfant est en péril. Si une femme décide de se faire avorter malgré tout, elle devra vraisemblablement se procurer du Misoprostol sur le marché noir, et éviter de se rendre dans une clinique médicale par la suite, même si elle souffre des séquelles de cet avortement.

Le Misoprostol est un médicament conçu pour soigner les ulcères. On a cependant découvert qu’il avait des vertus abortives. L’Organisation mondiale de la santé le recommande désormais comme méthode d’avortement au cours des trois premiers mois de la grossesse.

Militantes pro-choix

C’est ce que raconte l’Argentin d’origine Fernando López-Escrivá dans son film Avortement en ligne, qui sera présenté mercredi à l’occasion de la Journée mondiale pour la dépénalisation de l’avortement, au cinéma Beaubien.

Le réalisateur a suivi durant plusieurs années des militantes pro-choix chiliennes, qui tiennent une ligne d’écoute clandestine pour les femmes souhaitant se faire avorter.

Les cas présentés dans le film sont choquants. On suit une jeune femme qui a été violée alors qu’elle effectuait un stage au Pérou. Elle s’y procure une pilule du lendemain, qu’elle prend, sans succès. De retour au Chili, elle réalise qu’elle est toujours enceinte. Elle tente de se procurer du Misoprostol sur le marché noir chilien, où l’on vend quatre comprimés pour 100 $. Mais ces pilules ne sont finalement que de la craie et de la saccharine. Elle finit par se procurer du vrai Misoprostol et, à la suite d’un avortement difficile, se rend dans une clinique parce qu’elle est fiévreuse et malade. Le médecin la dénonce à la police avant de la soigner. Elle devra donc, en sortant, faire face à un procès qui durera deux ans.

Fernando López-Escrivá a eu l’idée de ce documentaire après avoir émigré au Québec, en 2004. Ses discussions avec des amis québécois sur le thème de l’avortement ont éveillé sa conscience, dit-il. Il pense d’abord tourner un documentaire sur le sujet en Argentine, où l’avortement est permis exclusivement dans trois cas de figure, soit en cas de viol, de danger pour la vie de la mère ou de malformation grave de l’enfant. En faisant sa recherche, il rencontre le groupe de la ligne d’aide chilienne « lesbiennes et féministes pour l’avortement ».

« Ce sont des femmes assez radicales », dit Fernando López-Escrivá.

Jour après jour, donc, ces femmes répondent à des appels téléphoniques de femmes angoissées, souhaitant se faire avorter dans une société qui les condamne à la clandestinité. Une intervenante raconte avoir accueilli une très jeune fille qui a été accusée d’infanticide après avoir tué son nouveau-né, elle qui avait été violée et abusée à partir de l’âge de huit ans par son cousin plus âgé. Lorsqu’elle a accouché, explique-t-on dans le documentaire, elle ne savait même pas qu’elle était enceinte. « C’était une enfant », dit l’intervenante. Alors que cette jeune fille a été condamnée sur toutes les tribunes au Chili, le violeur, lui, court toujours.

Lueur d’espoir

Le documentaire se clôt cependant sur une note d’espoir. Après avoir banni le Misoprostol de toutes les pharmacies chiliennes durant son premier mandat, la présidente chilienne Michelle Bachelet a déposé un projet de loi permettant l’avortement dans les trois cas d’exception que sont le viol, le danger pour la santé de la mère ou pour celle de l’enfant.

« C’est peut-être son passage à la tête d’ONU-Femmes qui l’a fait changer d’avis », suggère Fernando López-Escrivá.

Ce projet de loi, qui doit encore être approuvé par le Sénat, sera débattu au mois de janvier prochain. Cependant, le Chili a connu différents projets de loi prônant une légalisation de l’avortement depuis 1990. Tous ont été défaits. Le plus étonnant, c’est que l’avortement en cas de danger pour la santé ou la vie de la mère ou en cas de foetus non viable a été légal au Chili de 1930 à 1989. C’est la dictature de Pinochet qui l’a rendu complètement illégal en 1989.

En fait, l’avortement demeure largement pénalisé dans toute la très catholique Amérique du Sud, même si plusieurs pays l’autorisent dans certains cas bien délimités. Seul Cuba, l’Uruguay et la Guyane y font exception, ainsi que le district fédéral de Mexico qui l’autorise avant 12 semaines de grossesse ou plus, s’il y a malformation.

Le film de Fernando López-Escrivá sera d’ailleurs présenté simultanément mercredi au Chili, en Colombie, en Équateur, au Pérou, en Bolivie, au Mexique et aux Pays-Bas.

Au Chili, la ligne d’aide téléphonique qui fait l’objet du film Avortement en ligne a pour sa part beaucoup réduit ses activités. Auparavant, les militantes de la ligne d’aide procédaient une fois par année à une campagne de graffitis et de distribution de feuillets d’information sur l’avortement par Misoprostol. Des trafiquants de ce médicament pour les ulcères, illégal au Chili, font également circuler leur adresse. Il est d’ailleurs courant, en Amérique latine, que les trafiquants de Misoprostol vendent également de la drogue.

En Argentine, ce n’est que depuis peu que les femmes n’ont plus à porter plainte à la police, puis à présenter cette plainte à l’hôpital, pour obtenir un avortement. Pour se procurer du Misoprostol, elles doivent avoir une ordonnance du médecin pour un traitement contre les ulcères.


Du Chili à la Pologne

Si le Chili ouvre la porte à une légalisation de l’avortement, la Pologne, elle, chemine vers la criminalisation. Vendredi dernier, le gouvernement polonais a en effet décidé de poursuivre ses travaux sur un projet de loi pénalisant l’avortement, sauf en cas de danger de mort imminente pour la mère. Le projet de loi prévoit une peine de cinq ans de prison pour une femme ayant eu recours à l’avortement.

Au Canada, l’avortement est légal depuis 1988. Toutes les femmes n’y ont cependant pas accès avec la même facilité. À l’Île-du-Prince-Édouard, par exemple, le gouvernement vient tout juste d’annoncer qu’il ouvrira une clinique d’avortement à l’hôpital Prince County de Summerside. Encore aujourd’hui, en attendant l’ouverture de ces services, les femmes de l’île du Prince-Édouard doivent changer de province pour se faire avorter.

Le Québec est la province où les femmes ont le plus largement accès à l’avortement.

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2 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 27 septembre 2016 06 h 40

    Tant qu'elles seront accrochées ....

    à la religion catholique, elles seront condamnées d'avance pour tout ce qu'elles penseront, feront et exigeront, j'écris elles bien sûr, car la religion catholique prône la suprématie des hommes au détriment des femmes, comme toute religioin d'ailleurs, et ce depuis 2,000 ans. Vous n'êtes pas tannées les filles d'être abusée par les religions?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 septembre 2016 17 h 25

    Belle photo

    Bravo !