«The Dressmaker» – L’ange exterminateur

Judy Davis, Sarah Snook et Kate Winslet dans «The Dressmaker»
Photo: Les Films Séville Judy Davis, Sarah Snook et Kate Winslet dans «The Dressmaker»

Dungatar est un bled perdu dans l’arrière-pays australien, en 1950. Rien ne s’y passe guère. Puis, voilà qu’un jour, l’autobus qui passe habituellement sans s’arrêter laisse descendre une passagère. Tailleur moulant de coupe exquise, chapeau assorti, lunettes fumées : on croirait voir une star de cinéma. Tel n’est pourtant pas le cas, la mystérieuse visiteuse étant en réalité une enfant du pays. Et les bonnes âmes de Dungatar n’ont pas fini de maudire son retour.

Chassée jadis à la suite d’un incident qui coûta la vie à une camarade de jeu, Tilly, ainsi se prénomme notre héroïne, a fait bien du chemin. Couturière virtuose, elle habite à présent Paris. Née dans l’indigence, comme sa défunte amie, elle surpasse désormais tout le monde en élégance.

C’est l’état de santé de sa mère, Molly, qui la ramène à Dungatar. Surnommée « la folle sur la colline », Molly semble en effet n’avoir plus toute sa tête. Elle prétend d’ailleurs ne pas connaître Tilly.

Évidemment, en se retrouvant dans ce décor, théâtre d’un crime dont on la croit à tort coupable, Tilly a tôt fait d’être assaillie par des souvenirs douloureux. Confrontée — de nouveau — à l’hypocrisie ambiante, aux iniquités sociales, bref, à la nature profondément mesquine des gens du cru, elle sent monter en elle une soif inextinguible de vengeance.

Férocement satirique

On le précise, The Dressmaker est une comédie, mais de celles dont seuls les Australiens ont le secret. La réalisatrice et scénariste Jocelyn Moorhouse, qui adapte un roman de Rosalie Ham, campe un univers réaliste au sein duquel personnages et situations flirtent avec les extrêmes. Ainsi le film frôle-t-il tantôt le mélodrame, tantôt la farce grotesque. Cela, en un mélange à la fois détonnant et cohésif. On pense à des oeuvres australiennes similairement excentriques, comme Les aventures de Priscilla folle du désert ou encore Muriel, produite d’ailleurs par Moorhouse et réalisée par son conjoint, P.J. Hogan. Il s’agit de ce genre de film-là : imprévisible, coloré, férocement satirique, et avec en son centre un protagoniste marginalisé qui se rebiffe.

Si elle maîtrise ses nombreuses ruptures de ton, la cinéaste a cela dit la main moins heureuse avec sa montée dramatique. En effet, l’intrigue s’essouffle au mitan à trop vouloir reporter sa grande révélation, repoussant aux dernières minutes du film la vengeance de Tilly, mémorable mais trop expéditive pour satisfaire pleinement.

Compositions savoureuses

La mise en scène atteste en revanche le métier de la réalisatrice qui soigne l’image, aidée en cela par le directeur photo Donald McAlpine (Moulin Rouge) et, surtout, surtout, par la conceptrice de costumes Margot Wilson (La mince ligne rouge).

En ange exterminateur glamour, Kate Winslet (Titanic) est royale. À l’instar de Judy Davis (Maris et femmes), qui cabotine avec délectation. En policier travesti, Hugo Weaving (l’agent Smith de La matrice, qui retrouve sa réalisatrice de La preuve) est fabuleux. En fait, la plupart des rôles de soutien donnent à voir des compositions savoureuses.

Certes inégal, The Dressmaker s’avère au final curieusement jouissif.

The Dressmaker

★★★

Comédie dramatique de Jocelyn Moorhouse. Avec Kate Winslet, Judy Davis, Hugo Weaving, Liam Hemsworth, Shane Bourne. Australie, 2015, 115 minutes.