«Juste la fin du monde» – Celui qui n’était plus

Léa Seydoux joue Suzanne, la petite sœur de Louis, personnage central du film de Xavier Dolan.
Photo: Source Films Séville Léa Seydoux joue Suzanne, la petite sœur de Louis, personnage central du film de Xavier Dolan.

Juste la fin du monde, c’est une histoire qui est arrivée « il y a quelque temps déjà », précise un intertitre au commencement. C’est une histoire narrée par un jeune homme qui se mourait alors. C’est donc une histoire racontée par un mort. Ainsi cette maison figée dans une époque indéfinissable, et qu’on dirait sise dans une ville fantôme. Ainsi cette famille qui y erre, comme prisonnière de ce non-lieu, prisonnière de la mémoire du défunt qui se souvient.

Il s’appelait Louis. Dramaturge renommé, il rendait là une ultime visite à Martine, sa mère, à Suzanne, sa petite soeur, à Antoine, son grand frère, et à Catherine, cette belle-soeur qu’il n’avait encore jamais rencontrée. Pour les voir une dernière fois. Pour les préparer à son trépas.

Parti jadis, Louis n’était pas revenu depuis des années.

Pas tant dans le déni que dans le refus d’explorer les causes profondes de cette rupture, la maisonnée entendait célébrer. Célébrer bruyamment, désespérément.

Belles récurrences

Faisant oeuvre de continuité mais avec une maîtrise accrue, Xavier Dolan pose de nouveau sa caméra sur une cellule familiale en proie à l’incommunicabilité. En orbite, le protagoniste veut et ne veut pas, ses tentatives malhabiles de rapprochement étant tour à tour incomprises ou ignorées. De la même manière, celles qu’esquissent ses proches lui échappent. La figure de la mère revient elle aussi hanter l’écran, parfois monstre, parfois victime, toujours émouvante. L’absence du père est criante.

On tâtonne, on se heurte, on se fait mal, puis on s’étreint. Les mots volontiers vociférés, trop peu souvent murmurés, agissent comme un barrage contre le silence, contre l’angoisse.

La famille de Juste la fin du monde, Grand Prix à Cannes, n’est pas si différente de celle de Tom à la ferme. Elle non plus ne peut souffrir que reparte le frêle héros, fils prodigue ici réel, là fantasmé. Car, avec lui, la lumière s’en ira. C’est d’autant plus vrai dans ce film-ci car, à ce stade, c’est d’emblée établi, ce petit théâtre n’existe que dans les réminiscences de Louis.

Après avoir brillamment porté à l’écran la pièce de Michel Marc Bouchard, Xavier Dolan tire de celle de Jean-Luc Lagarce une adaptation d’une rigueur formelle inouïe, la musique de Gabriel Yared constituant un trait d’union supplémentaire entre les deux films.

Préserver, magnifier

On en a fait grand cas : l’auteur de Mommy, qui retrouve le directeur photo André Turpin, utilise abondamment le très gros plan dans son plus récent film. Ce n’est pas une coquetterie. Louis s’est enfui parce qu’il étouffait. Il étouffe toujours, et la canicule ambiante n’y est pour rien.

Cadrés serrés, les visages entrent dans la bulle du cinéphile parce qu’ils entrent dans celle de Louis. Souvent filmées en légère plongée, les têtes s’inclinent inconsciemment devant celui qui est devenu célèbre, cet être adoré mais étranger. De rares plans moyens, comme celui qui survient peu avant la fin de la conversation privée entre Louis et sa mère, permettent de souffler, brièvement.

Sinon, le dehors est toujours perçu du dedans. On pense à ces mornes paysages vus par Louis depuis l’habitacle suffocant de la voiture de son frère.

Grâce à ses choix de mise en scène audacieux, non seulement Xavier Dolan a-t-il su préserver la charge oppressante de la pièce, mais il l’a magnifiée.

Taire l’inéluctable

Confrontée à cette mort prochaine qu’elle devine mais dont elle ne veut — ne peut — discuter, la famille de Louis parle beaucoup, parle trop, de tout, sauf de cela. Les interprètes se donnent corps et âme, eux qui incarnent des souvenirs qui luttent contre l’extinction, en vain.

Perdu dans l’espace et le temps, le bel enfant s’en est allé, déjà.

Juste la fin du monde, c’est ce moment déchirant où Louis comprend, après s’être retrouvé seul, enfin, qu’il n’est plus, point.

Juste la fin du monde

★★★★ 1/2

Drame psychologique de Xavier Dolan. Avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Vincent Cassel. Québec-France, 2016, 95 minutes.