Le cinéma coquin

Le cinéma L’amour, autrefois The Pussycat, est sans doute le cinéma porno le plus populaire de Montréal.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le cinéma L’amour, autrefois The Pussycat, est sans doute le cinéma porno le plus populaire de Montréal.

Cette série fait revivre quelques-unes de nos prestigieuses salles de cinéma d’antan. Aujourd’hui, replongeons-nous au temps où, Télé-Métropole gagnant du terrain, le cinéma veut aguicher les spectateurs avec des films érotiques.

Au milieu des années 1940, le cinéma québécois connaît une période florissante, notamment grâce au succès du Père Chopin, de Fédor Ozep (1945), d’Un homme et son péché, de Paul Gury (1949), et de La petite Aurore, l’enfant martyre, de Jean-Yves Bigras (1952). Cependant le 6 septembre 1952, la télévision entre dans nos salons avec CBFT-TV (Radio-Canada). Dès lors, on se prend d’affection pour des héros qui nous ressemblent, comme les personnages de Roger Lemelin, Les Plouffe.

« Des débuts du cinéma jusqu’en 1938, le taux de fréquentation des salles augmente jusqu’en 1952 avec l’arrivée de la télévision. Ensuite, le taux baisse très fortement », explique l’historien du cinéma Yves Lever. « Au Québec, en 1952, il y avait 50 millions d’entrées au cinéma ; en 1962, 20 millions alors que la population avait augmenté presque d’un tiers. Avant la télévision, on était quatre millions et on allait au cinéma une quinzaine de fois par année. En 1962, on était plus de cinq millions, mais on n’allait pas plus que quatre fois par année au cinéma. »

Ironie du sort, J. A. De Sève, devenu propriétaire de France-Film en 1948 et du coup presque le seul distributeur de films français et européens, fonde Télé-Métropole en 1961. Si les salles commerciales traversent une dure période, le sort est encore plus cruel pour les salles paroissiales.

« Tant que la télévision n’a pas son effet, les salles commerciales tolèrent les salles paroissiales. En 1964, elles font pression sur le gouvernement Lesage, qui fait passer une loi ne donnant pas le droit d’avoir une salle paroissiale à moins de 10 km d’une salle commerciale. C’est la fin des salles paroissiales, et les salles commerciales en arrachent ; pourtant, ce n’est pas tout le monde qui a une télé dans le salon et Radio-Canada ne diffuse que quelques heures par jour », rapporte Pierre Pageau, historien du cinéma.

69, année érotique

Que faire alors pour appâter les spectateurs ? Présenter des films pour adultes ? Construit en 1914 sur Saint-Laurent, le Globe, qui rappelle à plus petite échelle le somptueux Impérial, changera quelques fois de nom au fil du temps. S’appelant The Hollywood depuis 1932, il devient The Pussycat en 1969 sous la direction de Roland Smith, aujourd’hui consultant artistique au Cinéma du Parc. La journaliste Nathalie Petrowski y sera même « candy girl ». L’année 1969 marque aussi l’époque où l’on déshabille la Québécoise au grand écran.

« Le cinéma érotique a clairement contribué à l’évolution des moeurs en montrant des réalités sociales et sociétales qui étaient en train d’émerger et qui étaient floues », avance la sexologue Jocelyne Robert. « Le Département de sexologie de l’UQAM, université révolutionnaire à l’époque, a été créé en 1969, soit l’année de la sortie de Valérie, peu avant la sortie en 1970 de L’initiation et de Deux femmes en or, ce qui est très significatif. En créant ce département, on disait vouloir jouer un rôle actif dans la modernisation de la société québécoise, qu’il y avait une modification des valeurs et des pratiques sexuelles qui annoncent une société nouvelle. »

« Dans les années 1960, on devient plus libéral au Canada. En 1969, avec cinq salles de cinéma érotique, Hull est la ville où il y en a le plus grand nombre. La plupart des spectateurs étaient ontariens, car il n’y avait pas de ces salles en Ontario », note Pierre Pageau.

Une parenthèse

Après des années à considérer le sexe hors mariage comme un péché, les Québécois découvrent les joies de l’amour libre. Au grand écran, cela se traduit par des films où règne une sexualité saine et candide. Pour les femmes, c’est l’heure à l’émancipation : « Je jouis, donc je suis ! », lance la sexologue.

« Les jeunes des années 1960 et 1970, dont j’étais, étaient en pleine rupture », se rappelle Jocelyne Robert. « On cherchait de nouvelles structures par rapport au mariage, de nouveaux modèles fondés sur la satisfaction et sur le plaisir partagé. Le cinéma érotique était très libérateur ; il marquait le passage d’une sexualité triste à une sexualité joyeuse. Cela correspondait aussi avec l’arrivée de la pilule ; il y avait le droit à une sexualité de plaisir pour les deux sexes, c’était complètement nouveau. Positivement, le cinéma érotique a banalisé la sexualité, c’est-à-dire que cela faisait partie de la vie et que l’on pouvait se l’approprier. Ce n’était pas une sexualité de soumission de la femme, mais égalitaire. »

Si elle considère Valérie, de Denis Héroux, avec Danielle Ouimet, Deux femmes en or, de Claude Fournier, avec Monique Mercure et Louise Turcot, et L’initiation, aussi de Héroux, avec Chantal Renaud, comme les trois films emblématiques de l’époque, pour Jocelyne Robert, celui qui su capter le mieux ce vent de liberté demeure Gilles Carle : « C’est dans son oeuvre que la sexualité est le plus incarnée. Ces trois films-là sont des films de sexe, de la découverte du plaisir, alors que les films de Carle abordent toutes sortes de sujets et il y a toujours de la sexualité. La vraie nature de Bernadette (1972), avec Micheline Lanctôt, traite du retour à la terre et La tête de Normande St-Onge (1975), avec Carole Laure, de la maladie mentale. La sexualité y fait partie intégrante du quotidien. »

Coït interrompu

Autrefois appelé Le Gaiety (1909), puis le London (1912), le Holman (1917) et le System (1921), le Ciné 539 rue Sainte-Catherine Ouest présente des films pornos de 1974 à 2000. En 1981, The Pussycat devient le cinéma L’amour, sans doute le cinéma porno le plus populaire de Montréal. Son gérant, Robert Casini, tient toujours le phare même si les spectateurs s’y font plus rares. Une fois encore, la télévision est à blâmer.

« En 1983, c’est l’arrivée de Super Écran et de Movie Network, qui présentent des films érotiques afin de se faire connaître. À partir de ce moment-là, et en plus de l’arrivée des magnétoscopes, c’est la fin des cinémas érotiques », conclut Pierre Pageau.

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