Délinquants en guérison

Au centre Waseskun, les conditions de détention sont bien particulières.
Photo: ONF Au centre Waseskun, les conditions de détention sont bien particulières.

« Jai été placé à 12 ans dans un pensionnat. C’est là que j’ai vécu des abus. Ç’a fait de moi un homme de rage. Ce que j’ai fait subir à ma femme, c’est pas bon… Je regrette tellement. Astheure, je l’aime encore plus. Pis elle, elle m’attend quand même. Elle m’attend à maison ». Ce témoignage, formulé avec un mélange bouleversant de vulnérabilité et de dignité, n’est que l’un des nombreux captés par la caméra de Steve Patry, qui a passé un an en compagnie des détenus de Waseskun. Le documentaire du même nom qu’il en a tiré est présenté en première mondiale ce dimanche, puis mercredi, au Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ), avant sa sortie à la Cinémathèque québécoise, le 30 septembre.

Un lieu particulier, ce Waseskun. Dixit son site Web : « Le Centre de guérison Waseskun, incorporé en 1988, est un organisme autochtone à but non lucratif, affilié aux Services correctionnels du Canada et aux Services correctionnels du Québec, ayant pour mission de faciliter la guérison holistique des délinquants autochtones qui ont commis des crimes et actes violents, souvent reliés à l’abus de drogues et d’alcool et qui ont été acceptés à Waseskun à titre de résidents. » Les Autochtones qui, apprend-on, représentent 23 % de la communauté carcérale du pays, alors qu’ils ne forment que 4 % de la population.

Ceux qui sont admissibles à purger leur peine à Waseskun acceptent de se soumettre à un protocole strict. Des rituels traditionnels de purification et des cercles de partage se trouvent au coeur de l’action de ce pénitencier, dénué de barreau et de grillage et sis à l’orée d’une forêt.

Une approche inhabituelle

Photo: ONF

C’est au cours de la production de son précédent documentaire, De prisons en prisons, que Steve Patry a découvert l’existence de Waseskun.

« Dans le cadre de ce film-là, j’ai suivi plusieurs prisonniers résidant dans différents pénitenciers, explique le jeune cinéaste. On m’a parlé de Waseskun, une prison à sécurité minimum pour autochtones et métis. Un des détenus a participé au documentaire, mais, dès que j’ai visité le centre, j’ai été happé. C’est un endroit tellement improbable. J’ai compris qu’il y avait là un sujet fort. C’était clair que je voulais revenir pour réaliser un documentaire exclusivement consacré à Waseskun, qui est complètement méconnu. »

L’administration de Waseskun, un centre alternatif géré par et pour les Premières Nations, accepta de bon gré d’ouvrir ses portes à Steve Patry.

Il en résulte un documentaire éclairant. Et puissant.

Un film sur la durée

Placée davantage en périphérie au commencement, ou du moins à distance polie, la caméra se rapproche graduellement ; on sent l’apprivoisement de part et d’autre.

En cela, l’approche non interventionniste de Steve Patry demeure toujours respectueuse. Pour autant, sa réalisation attentive saisit et met en lumière tout ce qui est tu, tout ce qui est exprimé par les visages, par les gestes et les attitudes.

« Je souhaitais réaliser un film sur la durée dont le contenu ne consisterait pas en des entrevues classiques, mais plutôt en matériel issu de la vie de tous les jours dans le centre. Un moment décisif pour moi, et il est dans le film, est survenu lorsque Glenda, l’aidante qu’on voit à plusieurs reprises, a résumé la situation en disant qu’il s’agit d’hommes blessés qui blessent d’autres gens. J’ai dès lors voulu montrer ça. »

Question de confiance

On s’en doute, il ne dut pas être aisé de s’immiscer de la sorte dans le quotidien des gars de la place. Entre eux règne un rapport de fraternité, de confiance absolue, mais cette confiance-là, Steve Patry, lui, devait la gagner.

« Créer un lien de confiance était primordial. Je me suis rendu à Waseskun avec un preneur de son au rythme de trois ou quatre jours par semaine pendant 12 mois ; on habitait là. Je me suis familiarisé avec l’endroit et avec ses résidants, et eux ont pu se familiariser avec nous. Je leur ai expliqué mon projet, tranquillement. Au bout de six mois, j’ai eu accès aux séances de thérapie de groupe, qui sont devenues le point central autour duquel s’articule le film. Ils m’ont accueilli dans leurs cérémonies aussi. Mais, pour en arriver là, comme je disais, ç’a été une démarche de longue haleine. Je voulais que les hommes comprennent ce que je voulais faire. Et je leur demandais si eux étaient d’accord. Ç’a été un processus transparent, collaboratif. »

Confronter ses démons

Le documentariste l’avoue : l’ambiance qui règne à Waseskun l’a parfois étonné. En effet, malgré la teneur dramatique, voire tragique, des échanges, les détenus sont capables de faire preuve d’humour. On pense entre autres à cet homme qui, en rencontre individuelle avec son intervenant social, confie n’avoir jamais réellement confronté ses démons avant d’aboutir à Waseskun.

« J’ai fait deux cures de désintoxication avant, sans que ça dure. En chemin, j’ai brisé cinq petits coeurs, ceux de mes enfants. Six en comptant celui de leur mère. Et pourtant, ils sont encore capables de m’apprécier, de m’aimer. Ils me voient m’épanouir — et engraisser ! », conclut-il en désignant son ventre rebondi.

Sans complaisance

Un autre aspect qui frappe, là encore, très fort, c’est la complète absence de complaisance de ces hommes martyrisés qui devinrent, pour plusieurs, bourreaux à leur tour — envers autrui mais surtout, souvent, envers eux-mêmes. Lorsqu’ils s’ouvrent sur leurs traumatismes, qu’ils les nomment, on ne sent jamais un désir d’être pris en pitié ou de minimiser la gravité des crimes commis. Ni, en l’occurrence, de surpasser en horreur une précédente confession.

On le précise, certains témoignages rendent à cet égard compte de sévices inhumains — inhumains — subis durant la petite enfance, l’enfance, puis l’adolescence. Un pattern émerge, avec la violence comme seule porte de sortie dès que le corps de la victime devient aussi fort, sinon plus, que celui de l’agresseur, avec à la clé un cycle sans fin de destruction et d’autodestruction.

Cycle que les intervenants du centre essaient justement de briser.

Vers le salut

Le regard encore hanté, les détenus de Waseskun tâtonnent devant nos yeux en quête d’une élusive rédemption, d’un salut difficile à atteindre, mais possible. Car, pour la petite histoire, « waseskun » signifie en langue crie : « le moment, après une tempête, où les nuages commencent à se dissiper, laissant apparaître le bleu du ciel et les premiers rayons du soleil. »

Le petit miracle qu’accomplit Steve Patry, au final, réside dans ce qu’il révèle derrière ces hommes de rage, des hommes de courage.


François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ.

1 commentaire
  • Jacques Morissette - Abonné 17 septembre 2016 16 h 13

    Avec de la bonne foi et un certain sens de la dignité, les nuages se tassent au fur et à mesure, faisant place au soleil. Parfois même, le soleil peut en éclairer d'autres, étant réceptif et ouvert à sa lumière.