La Corriveau, entre mythe et science

L’exosquelette dans lequel aurait été contrainte Marie-Josephte Corriveau, exposé à Lévis, en 2013
Photo: Yan Doublet Le Devoir L’exosquelette dans lequel aurait été contrainte Marie-Josephte Corriveau, exposé à Lévis, en 2013

«En cet hiver 1763, Richard Dee, un forgeron de Québec, exécute une besogne inhabituelle. Il a reçu 5 livres des autorités britanniques pour la confection d’une armature de métal liée à une fonction très particulière : emprisonner un cadavre. » C’est sur cette note lugubre que s’ouvre le documentaire La cage : l’histoire de La Corriveau, que le réalisateur Alain Vézina dévoile en grande première au Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ) ce dimanche.

On se souviendra que la légendaire « cage » fut découverte au Peabody Essex Museum de Salem, puis rapatriée au Musée de la civilisation à Québec afin qu’on juge de son authenticité. On l’avait écrit au moment de la production de son film, Alain Vézina a eu un accès privilégié à l’exosquelette lors du processus d’expertise. Le réalisateur était d’ailleurs en plein tournage lorsque le verdict est tombé, à savoir que cette structure métallique avait « fort probablement » retenu naguère la dépouille de Marie-Josephte Corriveau.

« La forme humaine de la cage et son histoire m’ont véritablement donné l’impression de me trouver devant une dépouille, confie le réalisateur. Je voyais non pas la cage comme un objet, mais comme une personne. Et je ne pouvais m’empêcher de ressentir une grande pitié pour cette femme. »

Triste mais passionnant, que ce récit-là. Alternant documents d’archives et témoignages d’auteurs (La Corriveau a engendré maints romans, pièces et chansons), d’historiens et de scientifiques (concentrés à la fin), le documentaire procède chronologiquement et remonte aux origines de l’affaire, de la découverte à Saint-Vallier, près de Québec, du cadavre de Louis Étienne Dodier dans son étable à son incinération précipitée par les autorités, en passant par la cabale ourdie contre sa jeune épouse Marie-Josephte, seule survivante d’une fratrie de 11 enfants qui en était alors à son second veuvage. Au gibet, La Corriveau, malgré une preuve, au mieux, circonstancielle.

Un objet unique

Assez particulier, quand on y pense, cette fascination qu’exerce cette effrayante geôle, ce « carcan de fer destiné à retenir la chair, mais aussi l’âme », dans l’imaginaire collectif québécois.

« C’est un objet unique dans notre patrimoine, rappelle Alain Vézina. D’un point de vue historique, la cage nous rappelle la Conquête anglaise et le triste sort d’une jeune Canadienne française possiblement accusée à tort. En outre, son châtiment s’est exercé au-delà de la mort. Son cadavre a subi un outrage sans commune mesure en étant encagé et exposé à un carrefour pendant près de 40 jours, se décomposant à la vue de tous. La Corriveau est devenue le symbole d’une justice expéditive et un étendard macabre de la sévérité du nouveau régime. D’un point de vue folklorique, la tradition orale, et plus tard la littérature, en a fait un être surnaturel aux accointances diaboliques. Pendant plusieurs générations, on la croyait véritablement coupable. Elle n’inspirait pas la pitié, mais la peur. Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que des chercheurs et des historiens ont commencé à lever le voile sur les véritables circonstances entourant le procès de La Corriveau et que, progressivement, son statut a changé. »

La sorcière

Fait à signaler, le documentaire est ponctué de reconstitutions historiques évocatrices. Lorsqu’il aborde la légende née des rumeurs folles qu’on accola à la condamnée, Alain Vézina, amateur de cinéma d’épouvante, s’offre quelques passages dignes d’un film d’horreur.

« Je voulais absolument inclure une courte adaptation du célèbre conte de Philippe Aubert de Gaspé père, Une nuit avec les sorciers. Je souhaitais mettre en images ma propre Corriveau, sorcière et morte-vivante. Le maquillage de Mario Soucy est particulièrement réussi et je suis assez content de la façon dont ma Corriveau entre en scène. »

De monstre à icône

Autofinancé, le documentaire d’Alain Vézina a été vendu à la chaîne UNIS TV, qui le diffusera en 2017. Au final, cela tombe sous le sens que le FCVQ le présente en première, Québec ayant après tout été le théâtre de la condamnation puis de la récente remise en lumière du destin tragique de Marie-Josephte Corriveau.

Dépeinte tour à tour comme une créature maléfique, une meurtrière, puis comme un cas type de l’oppression anglaise, voire comme une icône féministe, la sacrifiée de Saint-Vallier « qui laissa triste renommée » n’en conserve pas moins, à l’issue du film, une grande part de mystère.

Cela, personne ne pourra lui enlever. Pas même la science.

François Lévesque se trouve à Québec à l’invitation du FCVQ.

1 commentaire
  • Germain Dallaire - Abonné 16 septembre 2016 07 h 50

    La Corriveau, symbole de la conquête?

    La condamnation de la Corriveau suit la conquête et donc, l'instauration du régime britanique en matière criminelle. Or, selon des recherches que j'ai fait il y a quand même un certain temps, les peines sous ce régimes étaient particulièrement sévères, plus que celles sous le régime français. On peut avancer que cette sévérité trouve ses origines dans la religion protestante qui, comme on le sait, ne comprend le mécanisme de la confession donc du pardon, contrairement à la religion catholique. Dans ce sens, indépendamment de sa culpabilité, la façon que la Corriveau a été traitée peut être interprétée comme un marqueur important de la conquête britanique.
    Germain Dallaire
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