Un baume pour les chômeurs de la Grande Dépression

Soupe populaire à Montréal en 1931, en pleine Grande Dépression
Photo: Musée McCord Soupe populaire à Montréal en 1931, en pleine Grande Dépression

Cette série fait revivre quelques-unes de nos prestigieuses salles de cinéma d’antan. Aujourd’hui, replongeons-nous au temps où, du krach de 1929 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’on se précipitait dans les salles obscures afin d’oublier cette sombre époque.

Le krach boursier de 1929 marqua le début de la plus grande dépression économique du XXe siècle. Au Québec, les salaires baissent de 40 % de 1929 à 1933, tandis que le taux de chômage grimpe de 15 à 20 %. À défaut d’assurance chômage, qui apparaîtra en 1940, plus de 100 000 Québécois survivent grâce aux bons alimentaires. La machine à rêves qu’est le cinéma gagne alors en popularité, notamment grâce à l’avènement du parlant en 1927, avec Le chanteur de jazz, d’Alan Crosland, et à celui de la couleur à la fin des années 1930, avec Blanche-Neige et les sept nains (1937), des studios Disney, et Le magicien d’Oz (1939), de Victor Fleming.

« La crise a aidé le cinéma, car les gens vont aller plus au cinéma. C’est là que sera créée la comédie musicale, qui illustre plus que tout autre genre le rêve américain, le rêve hollywoodien. Être proche des Américains a du bon puisque les salles sont sonorisées au Québec plus vite qu’en France ; les grosses salles comme le Loew’s et le Capitole de Montréal, qui appartiennent à la firme américaine Famous Players, sont sonores très rapidement. Comme Famous Players est répandue partout, on en retrouve aussi à Trois-Rivières, en Abitibi et à Québec, où est Le Capitole », explique l’historien du cinéma Pierre Pageau.

Magnifiques salles

Peu avant la Grande Dépression, de magnifiques salles de cinéma font leur apparition au Québec, dont le Granada (aujourd’hui théâtre Denise-Pelletier) en 1930, théâtre atmosphérique de 1600 places décoré par le peintre maltais Emmanuel Briffa, à qui l’on doit aussi le Rialto (1924), l’Outremont (1929), le Capitol de Trois-Rivières (1928) et le Granada à Sherbrooke (1929). Ayant ouvert ses portes en 1916, l’imposant théâtre Saint-Denis avec ses 3000 places devient l’un des rares cinémas à présenter des films français dès 1930. Gabin et Fernandel ont la cote du public, et les films de René Clair, dont À nous la liberté (1931), sont très populaires. En 1933, J. A. De Sève, à la tête de France-Film, en devient le directeur. On y présentera deux films par semaine jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

« France-Film naît avec le parlant. Les gens vont voir les films français, qui sont beaucoup plus libres que les films américains, au point de vue moral, parce qu’aux États-Unis règne la censure la plus importante qui a eu lieu en occident, le code Hays. On retrouve des publicités pour les salles de cinéma dans les journaux La Patrie et Le Canada. De plus en plus de salles projettent des films, de plus en plus de films en français. En 1938, selon les premières statistiques officielles, il y a 17 ou 18 millions d’entrées au Québec, alors qu’on est 3 millions et que les moins de 16 ans ne peuvent pas aller au cinéma ; les gens y allaient donc beaucoup », rappelle Yves Lever, historien du cinéma.

Films noirs et blondes platine

Outre les comédies musicales extravagantes de Busby Berkeley, dont la série de films Gold Diggers (1933, 1935, 1938) met en scène des danseuses affublées de chapeaux évoquant des cornes d’abondance, le public est aussi friand du cinéma d’horreur et du film noir. En 1931, Boris Karloff et Bela Lugosi font respectivement frémir les spectateurs dans Frankenstein, de James Whale, et Dracula, de Tod Browning. Avant que les femmes soupirent devant Clark Gable et les toilettes de Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent (1939), de Victor Fleming, les hommes n’ont eu d’yeux que pour Jean Harlow, blonde platine disparue en 1937 à 26 ans, et ont envié son partenaire dans Ennemi public (1931), de William A. Wellman, James Cagney, l’incarnation du dur à cuire.

« Le cinéma américain occupe 90 % du marché et les films sont présentés en anglais », explique Germain Lacasse, professeur de cinéma à l’Université de Montréal. « Les salles qui présentent du cinéma français à Montréal sont la minorité, il y a des salles francophones dans les villes importantes comme à Saint-Hyacinthe, Trois-Rivières et Québec. Les vedettes françaises arrivent chez nous par les États-Unis. Maurice Chevalier est un acteur important dans les comédies musicales américaines du début des années 1930 et jusque pendant la guerre. Les films noirs et la série B deviennent très vite populaires ; dans la série B, on montre avec plus de réalisme les côtés plus sombres de l’époque. »

En 1933, un tiers des salles de cinéma ferment aux États-Unis. Friandise peu coûteuse, le maïs soufflé fait alors son entrée dans les cinémas : « L’année 1933 a été le moment le plus creux de la crise. Ici, pas plus de 10 ou 15 % des salles ferment. Assez rapidement, c’est revenu à la normale. Les gens gardaient quelques cents pour aller au cinéma parce que c’était vraiment le gros truc cathartique pour leur laisser croire que tout allait bien et qu’un jour, on allait s’en sortir », avance Germain Lacasse.

« En général, le coût d’un billet de cinéma équivalait à peu près, d’une façon constante jusque dans les années 1980, à une heure de travail au salaire ouvrier. En 1935, 1936, on gagnait 25 cents de l’heure et le billet coûtait 25 cents. En 1969 est arrivé le salaire minimum, autour de 2 dollars, il en coûtait 2 dollars pour aller au cinéma. Aujourd’hui, on peut encore aller au cinéma pour 10 dollars », note Yves Lever.

« On vivait une sombre époque à travers des héros qui étaient souvent de mauvais garçons qui défendaient de bonnes causes. D’une certaine façon, on embrigadait le citoyen ordinaire en lui montrant qu’il pouvait aussi participer à la lutte du Bien contre le Mal. Après Pearl Harbor, en 1941, les Américains vont se lancer dans une production de mobilisation pour la guerre ; on retrouve ainsi Bogart dans Casablanca (1942), de Michael Curtiz, l’histoire d’un individualiste qui finit par prendre parti contre le nazisme pour des raisons sentimentales », conclut Germain Lacasse.

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