La grâce du zombie

Le réalisateur Robin Aubert travaille entre autres avec le comédien Marc-André Grondin sur un plateau qu’il décrit comme le plus libre qu’il ait dirigé.
Photo: Emmanuel Crombez Le réalisateur Robin Aubert travaille entre autres avec le comédien Marc-André Grondin sur un plateau qu’il décrit comme le plus libre qu’il ait dirigé.

Toute de pentes et de courbes, la route vers le village d’Ham-Nord, près d’Asbestos, donne à voir de part et d’autre une nature luxuriante. Pourtant, cette campagne idyllique est le théâtre depuis quelques semaines de poursuites sanglantes. Tapies dans les bois et les champs, des hordes de zombies ont en effet commencé à se repaître des vivants. Du moins est-ce le cas dans le film Les affamés que tourne en ce moment Robin Aubert.

Lorsqu’on arrive sur le plateau cet après-midi-là, Micheline Lanctôt, Marie-Ginette Guay et Brigitte Poupart se donnent la réplique autour d’une table de cuisine, leurs personnages s’interrogeant sur la suite du monde. Car tout n’est pas horreur dans ce film d’épouvante-là.

Entre les comédiennes, le courant passe, c’est évident ; on est témoin de leur complicité, on sent leur chimie. Robin Aubert paraît content : il sait qu’il tient une bonne prise. On en refait une, pour la forme.

Au cours des jours précédents, les décors principaux furent plutôt la forêt et les petits rangs alentour, avec Monia Chokri et Marc-André Grondin, deux autres des vedettes, fuyant en pick-up en compagnie d’une mystérieuse fillette.

Un cauchemar éveillé

Les affamés, c’est un film sur lequel Robin Aubert planche depuis des lustres ; un film qu’il tenait de surcroît à tourner dans son coin de pays. On l’a beaucoup vu comme acteur ces dernières années, en plus de le découvrir comme poète avec la publication de deux recueils (Entre la ville et l’écorce et El beso del amor publiés à l’Oie de cravan), puis comme dramaturge avec la pièce Le chant de Meu. Mais la réalisation lui manquait cruellement — pour mémoire, son plus récent long-métrage, le remarquable À l’origine d’un cri, est sorti en 2010.

D’ailleurs, Les affamés s’annonce un peu comme l’antithèse de son prédécesseur. En cela qu’À l’origine d’un cri était un drame psychologique ponctué de fulgurances cauchemardesques, tandis que Les affamés promet un cauchemar éveillé à forte teneur psychologique.

Ces actrices-là

Habitué à des récits portés par un protagoniste masculin entouré de personnages secondaires, comme c’était aussi le cas dans Saints-Martyrs-des-Damnés et À quelle heure le train pour nulle part, Robin Aubert s’offre cette fois un film où les partitions principales sont plus nombreuses et plus féminines.

« Avant, le personnage que joue Marc-André aurait été celui dont j’aurais privilégié le point de vue pour raconter,confirme-t-il. Là, j’épouse plusieurs points de vue. Et j’ai des beaux rôles féminins forts, en plus avec ces actrices-là, qui sont hallucinantes : Micheline, Monia, Brigitte, Marie-Ginette, et la petite Charlotte [St-Martin], qui est une révélation… Les trois premières sont elles-mêmes des réalisatrices très douées, tout comme ma conceptrice visuelle, Andrée-Line Beauparlant… Ça me plaît. Je sais pas : sur ce projet-là, on dirait que tout se passe exactement comme ça devait se passer, avec toutes les bonnes personnes aux bonnes places. Je pense pas m’être déjà senti aussi libre en tournant. »

Avant de quitter la propriété, Robin Aubert demande à ses trois actrices d’improviser une conversation. Micheline Lanctôt, Marie-Ginette Guay et Brigitte Poupart acquiescent, ravies. S’ensuit un véritable moment de magie alors que les personnages prennent le pas sur leurs interprètes et que la réalité bascule dans la fiction.

En retrait, on regarde par-dessus son épaule, s’attendant presque à voir surgir un mort-vivant à une fenêtre.

Coupez ! Et Robin Aubert de louanger les comédiennes.

« C’est important pour moi de ménager des petits temps d’improvisation parce que ça me permet d’en apprendre davantage sur mes personnages, explique-t-il. À ce stade-ci, vous les connaissez mieux que moi. »

Lorsqu’on discute plus tard avec lui, le cinéaste confirme l’impression ressentie plus tôt : il règne sur ce tournage-là une sorte d’état de grâce.

« Je fais vraiment le film que j’étais censé faire. C’est un film qui me ressemble. Dans son humour et sa composition d’image. Dans l’atmosphère et la manière de filmer les acteurs. Quand tu fais un film de zombies, t’utilises inévitablement les codes du genre, mais quelque chose fait que tu réalises en cours de route qu’il te ressemble plus que tu pensais parce que tout ce que t’es pis tout ce que tu penses de la société se trouvent dedans. »

Rien à prouver

Avec Les affamés, Robin Aubert se frotte en outre pour la première fois aux mécanismes narratifs de la tension, du suspense. « C’est un des aspects les plus tripants du projet, même si ça demande beaucoup plus de travail de planification et d’exécution. Mais encore là, c’est drôle, on dirait que tout se place tout seul ; c’est un tournage qui coule comme une rivière. C’est tellement naturel ; ça se passe presque en dehors de moi. Des fois, je me dis que c’est pas le réalisateur qui tourne, mais le poète. »

Longtemps inquiet des attentes liées à cette oeuvre que d’aucuns imaginent déjà, à tort, purement horrifique et sanguinolente, l’auteur a depuis lâché prise, en paix avec ce qui adviendra car serein quant au déroulement de la production.

De conclure Robin Aubert : « C’est la première fois que je réalise un film sans me prouver quoi que ce soit. Dans le plaisir pur. Sans nostalgie ni peine. Dans ce temps-là, la création est sur ton bord. »

On attend Les affamés en 2017. Avec appétit.

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 9 septembre 2016 07 h 53

    Faute ?

    Il me semble qu'on devrait écrire "de Ham-Nord" plutôt que "d'Ham-Nord". Le H de Ham n'est pas qu'une décoration inutile et ce Ham est une abréviation du mot anglais hamlet où le h se prononce. J'ai souvent relevé cette tendance au Québec à escamoter les h aspirés.