Dialogues de sourds

Hélène Bourgeois-Leclerc et Pierre-François Legendre constatent que leur couple est à la dérive.
Photo: L’Atelier Hélène Bourgeois-Leclerc et Pierre-François Legendre constatent que leur couple est à la dérive.

Avouons-le tout de suite, 9 – Le film paraît bien modeste à côté des Nouveaux sauvages de Damian Szifron, jubilatoire exploration du comportement humain devenue le film à sketchs emblématique pour amateurs du genre, trop souvent inégal. Cela n’empêche pas cette adaptation par neuf réalisateurs de Neuf variations sur le vide, pièce de Stéphane E. Roy, d’être un chouette divertissement où l’on ne s’ennuie pas un instant. Et ce, même si le tout fait grincer des dents, la plume de Roy n’étant pas tendre envers le genre humain.

Alors qu’il exploite avec une apparente légèreté l’incommunicabilité, le dramaturge dresse un portrait peu flatteur de ce que nous sommes. Campé dans une conférence sur la « communic-action » donnée par un motivateur (Roy), ce film collectif nous entraîne dans le souvenir d’une situation embarrassante de neuf personnages.

Dès le premier sketch, huis clos toxique de Stéphane E. Roy, le ton est donné. Christian Bégin et Anne-Marie Cadieux, tous deux dangereusement en forme, se livrent à une malsaine joute verbale. Les mots de Roy sont sans pitié, son regard cruel. Chez Luc Picard, qui signe une tragicomédie où le malaise est plus que palpable, on retrouve Alexis Martin pétrifié au milieu des sonneries de textos de ses consoeurs (Sophie Cadieux et Charlotte Aubin), alors qu’il vient d’apprendre le décès de sa femme. Dans l’attitude des personnages transparaît leur incapacité à gérer les émotions autrement que dans la réalité virtuelle. Sombre constat.

Plantés devant le Manneken-Pis, Hélène Bourgeois-Leclerc et Pierre-François Legendre, hilarants, constatent que leur couple est à la dérive sous la direction vivante de Ricardo Trogi. Avec élégance, Jean-Philippe Duval nous transporte dans les années 1960 sur le plateau d’une pub alors que François Papineau et Bénédicte Décary s’écorchent jusqu’à plus soif avec enthousiasme.

Pour sa part, Micheline Lanctôt nous fait découvrir son côté pétillant dans cette rencontre entre Anne-Élisabeth Bossé et Magalie Lépine-Blondeau, au diapason, où la première constate avec dépit que la seconde ne se souvient pas d’elle. Fidèle à son statut de cinéaste de genre, Érik Canuel transforme une simple rencontre dans un bar entre deux camionneurs (Nicolas Canuel et Maxim Gaudette, impeccables) en un pas de deux sombre et tendu où les malentendus mènent à la désillusion. Sans doute le sketch le plus fort du lot.

Reposant sur le talent comique de Sylvain Marcel, bien épaulé par Marianne Farley et Diane Lavallée, le segment de Claude Brie se révèle une tonique comédie des apparences. Peu expérimenté derrière la caméra, Marc Labrèche s’approprie si bien l’épisode où il incarne un homme menant la vie dure à un vendeur d’appareils électroniques (Marc Fournier, solide) qu’on croirait qu’il est sorti de son imagination délirante.

Ayant mis en scène la conférence et vu à l’enchaînement, fluide au demeurant, des segments, Éric Tessier signe une finale teintée de mélancolie et d’amertume contenue alors que le motivateur retrouve une ancienne flamme (Noémie Godin-Vigneau, lumineuse). Sans esbroufe, Tessier vient clore cette tragicomédie des masques où les mots fusant comme des balles atteignent leur cible.

9 – Le film

★★★

Québec, 2016, 98 minutes. Film à sketchs d’Éric Tessier et autres. Avec Stéphane E. Roy, Christian Bégin, Anne-Marie Cadieux, Alexis Martin, Sophie Cadieux et Marc Labrèche.