Le père de l'ethnographie visuelle meurt à 86 ans

Il était un homme de regard, de témoignage, de mémoire aussi, un maître du cinéma direct en quête éternelle de vérité, qui maria art et science en imprimant sa marque sur le siècle. Le griot gaulois à l'oeil vif et à la curiosité insatiable, le prince des marginaux, l'éternel explorateur à l'écoute du monde, n'est plus. Jean Rouch est mort à 86 ans dans la nuit de mercredi à hier lors d'un accident de la route dans le nord du Niger, un pays que le cinéaste de Maîtres fous et de sa fiction ethnographique Moi, un Noir avait mille fois arpenté à pied, à cheval, en pirogue, filmé et aimé. Il était accompagné de son épouse, Jocelyne Lamothe, du cinéaste Moustapha Allassane et de son acteur fétiche et ami Damouré Zika, tous trois légèrement blessés dans l'accident.

Jean Rouch laisse plus de 120 films dans son sillage, dont plusieurs classiques de l'anthropologie visuelle. Jean-Luc Godard avait comparé son Moi, un Noir à un pavé dans la mare du cinéma français, comme en son temps Rome, ville ouverte dans celle du cinéma mondial.

Dès la fin des années 40, les films tournés en Afrique francophone par cet ingénieur devenu anthropologue et cinéaste contribuaient à l'émergence d'un cinéma du continent noir comme à la conscience ethnologique au Niger, au Mali, au Bénin, etc. Directeur de la Cinémathèque française de 1987 à 1991, Rouch en avait été nommé en 2002 président d'honneur à vie. Plusieurs cinéastes estiment qu'il fut le vrai précurseur de la Nouvelle Vague, grâce à sa caméra d'intimité qui permit au cinéma de se rapprocher du monde en libérant la caméra de ses entraves et en lui insufflant une nouvelle esthétique.

L'ethnologue qui mêla documentaire et fiction a beaucoup marqué le cinéma québécois. Il fut très lié à Claude Jutra, avec qui il élabora un projet pour l'ONF que Jutra finit par tourner seul en 1961: Le Niger, jeune république.

«Jean Rouch fut le personnage le plus important que j'ai rencontré dans ma vie et celui qui m'a influencé davantage que tout autre», déclare le cinéaste Michel Brault, qui a travaillé à ses côtés. Derrière les visages, il retrouvait l'âme des gens.»

En 1959, Brault avait rencontré Jean Rouch au séminaire Flaherty en Californie, et il fut bouleversé par ses films Maîtres fous et Moi, un Noir. De son côté, Rouch admira Les Raquetteurs que Brault avait coréalisé avec Gilles Groulx. Si bien qu'ils se retrouvèrent à Paris autour du film Chronique d'un été, film-enquête que Rouch coréalisa avec Edgar Morin sur la faune parisienne. Brault y tenait la caméra comme il le fit ensuite pour La Punition, en 1963. Avec Chronique d'un été, grâce aux nouvelles technologies souples développées par Rouch et Brault, est née l'expression «cinéma-vérité», bientôt remplacée par «cinéma direct», qui ouvrait la porte à une nouvelle manière de filmer.

«Mon travail avec Jean Rouch a énormément influencé Pour la suite du monde, que j'ai tourné avec Pierre Perrault à l'île aux Coudres, précise Michel Brault. Il m'a appris la détermination et c'est avec lui qu'on avait mis au point les nouvelles caméras au son synchronisé avec l'image qui nous permettaient d'approcher les sujets filmés sans déranger. Ces leçons-là ont déterminé notre approche de Pour la suite du monde.»

Jean Rouch a également coréalisé, en 1963, avec Jacques Godbout, le court métrage Rose et Landry. Pierre Falardeau, dans son court métrage parodique Le Temps des bouffons, avait rendu hommage à Jean Rouch en insérant plusieurs scènes de Maîtres fous.

Né en 1917 à Paris, Jean Rouch fut profondément marqué par la Seconde Guerre mondiale. Ingénieur chargé de faire sauter des ponts sur la Marne pour bloquer l'avancée des Allemands, la capitulation de la France puis son occupation ont vu s'écrouler sa vision du monde. C'est au Niger qu'il trouva un refuge et développa une double passion pour l'ethnographie et le cinéma. Diplômé de l'institut d'ethnologie, il fut directeur scientifique de l'institut français d'Afrique noire à Niamey.

Après la guerre, à l'aide d'une caméra 16 mm, il tourna les premières images d'une chasse à l'hippopotame, mais c'est Initiation à la danse des possédés, en 1949, primé à Venise, qui lui apporta son renom. Maîtres fous, également primé à Venise en 1957, précieux et remarquable document sur des rites de possession chez les Nigériens Haoukas, sortit dans la controverse, à cause surtout des commentaires presque entomologiques qui l'accompagnaient. Jean Rouch, grand admirateur de Robert Flaherty, le réalisateur de Nanouk of the North, revendiqua toujours une absence totale de jugement sur les pratiques qu'il captait mais aussi le droit de modifier la réalité à travers son regard posé, quitte à l'entremêler de fiction. C'est une des figures les plus marquantes du septième art qui disparaît avec lui.