Quand on regardait les nouvelles sur les écrans des cinémas

Léo-Ernest Ouimet, à droite, avec une caméra Pathé qu’il a utilisée à profusion, en compagnie du producteur Michel Costomet et de Guy-L. Côté, de la Cinémathèque québécoise.
Photo: Source John Daggett, Cinémathèque québécoise Léo-Ernest Ouimet, à droite, avec une caméra Pathé qu’il a utilisée à profusion, en compagnie du producteur Michel Costomet et de Guy-L. Côté, de la Cinémathèque québécoise.

Cette série fait revivre quelques-unes de nos prestigieuses salles de cinéma d’antan. Aujourd’hui, replongeons-nous au temps où, avant que le petit écran fasse son apparition dans nos salons, on se retrouvait au cinéma pour prendre des nouvelles de notre monde.

Dès les balbutiements du cinéma à la fin du XIXe siècle, les pionniers du cinéma français, Auguste et Louis Lumière de même que Georges Méliès, signent des courts métrages où la réalité rencontre la fiction afin de témoigner de l’état du monde. À défaut de pouvoir se trouver au bon endroit au bon moment et réussir à tourner des actualités sur le vif, les cinéastes tournent des films d’actualités reconstituées.

« À l’époque, les gens savaient qu’il s’agissait de faits reconstitués. L’un des cas connus, c’est l’affaire Dreyfus ; en 1899, Georges Méliès avait filmé la sortie de Dreyfus du palais de justice, mais n’avait pas pu filmer à l’intérieur. En 1902, il avait aussi tourné un film sur le couronnement du roi Édouard VII sans avoir eu accès au château. Il peignait alors des décors ressemblants aux lieux réels », explique Germain Lacasse, professeur de cinéma à l’Université de Montréal et auteur (Histoires de scopes, Le bonimenteur de vues animées).

C’est en 1909 qu’apparaît le Pathé journal, puis, en 1910, le journal cinématographique hebdomadaire, Gaumont Actualités. Du côté des Américains, l’un des gros producteurs d’actualités sera Fox Movietone News, actif de 1927 à 1963.

« Durant les années 1920, les Américains en font en grande quantité, mais très souvent les actualités que j’ai retracées aux États-Unis portent aussi le nom de Pathé, qui y est bien établie depuis longtemps. Au Québec, notre intégration au marché américain est tellement forte que nos salles, celles de Famous Players en particulier, auront les mêmes programmes qu’aux États-Unis », rappelle Pierre Pageau, historien du cinéma.

L’actualité selon Ouimet

Au Ouimetoscope, fondé en 1906 (500 sièges) puis reconstruit en 1907 (1200 sièges), les spectateurs auront droit à quelques films d’actualités exclusifs, gracieuseté d’Ernest Ouimet lui-même qui, avec la collaboration des caméramans Bert Mason et Lactance Giroux, croque sur le vif des événements historiques.

« Ernest Ouimet a tourné plusieurs films d’actualités, dont son fameux film La chute du pont de Québec », raconte Pierre Pageau. « Évidemment, presque tout ce que Ouimet a tourné n’existe plus. On connaît tout ce qu’il a fait grâce aux notules dans les journaux de l’époque. On sait même qu’il a fait un faux film de fiction sur le Titanic à Rivière-des-Prairies. Il a beaucoup tourné, le bonhomme ! »

En effet, Ernest Ouimet aurait tourné près d’une centaine de films entre 1906 et 1924, année où il s’installe en Californie, dont ceux sur l’incendie de Trois-Rivières en 1908, sur la visite du prince de Galles en 1919 et, la même année, sur les funérailles de Wilfrid Laurier. S’il avait manqué la première chute du pont de Québec en 1907, se contentant de filmer les dégâts, il put filmer la seconde chute en 1916.


Anecdote inventée ?

« L’anecdote du Titanic, c’est Léon H. Bélanger, neveu de Ouimet, qui a inventé ça », avance Germain Lacasse. « On n’a jamais trouvé de traces ni de la projection ni de la production du film. Ouimet a fait de vrais films d’actualités ; il a filmé la plupart des événements importants de l’époque, dont le discours de Wilfrid Laurier au parc Sohmer pendant la campagne de 1908. »

Ernest Ouimet, qui crée le Pathé Famous Film Syndicate of Quebec en 1914, qui devient le Specialty Film Import en 1915, produit les British Canadian Pathé News, ce qui lui permet de diffuser au Canada et à l’étranger des films d’actualités tournés au Canada et au Québec. Outre Ouimet, Germain Lacasse mentionne que Joseph-Arthur Homier, grand-père de René Homier-Roy et plus important cinéaste de fiction des années 1920, aurait aussi tourné des films d’actualités.

Le spectre de la censure

Peu après l’apparition du Ouimetoscope en 1906 vont pulluler plusieurs scopes à Montréal, le Nationoscope, le Bourgetoscope, le Bennetoscope, puis en région, le Matanoscope, le Terrebonnoscope, le Queenoscope (Québec). Le cinéma étant de plus en plus populaire, entre 1913 et 1938, s’érigent les palaces, dont l’Impérial (1200 places), le Princess qui deviendra le Parisien (2200 places) et le Loew’s (2855 places). Fondé en 1913, le Bureau de censure des vues animées veille au grain.

« Comme tous les films projetés en salle, les films d’actualités, qui duraient en général une dizaine de minutes, doivent avoir le OK du Bureau de censure », rappelle l’historien du cinéma Yves Lever. « Par exemple, tout ce qui concernait le communisme était coupé. S’il y avait un défilé du 1er mai sur la place Rouge à Moscou, on le retirait. Au début des années 1950, s’il y avait des extraits tournés dans un nouveau pays d’Europe de l’Est où l’on célébrait le socialisme, on coupait ce bout-là. Même des scènes de films d’actualités tournées par l’ONF ont été censurées par le Bureau. »

« Ce que l’on montrait, c’était beaucoup des événements officiels, des inaugurations, des élections ; c’était du documentaire assez peu critique de l’actualité. En fin de compte, c’était plus des images pour attirer des gens en leur montrant ce qui se passait dans le monde », croit Lacasse.

Les films d’actualités furent présentés au cinéma jusqu’au milieu des années 1960, soit jusqu’à ce que la télévision se soit vraiment implantée dans les foyers. À l’instar des bulletins de nouvelles d’aujourd’hui, ces courts métrages d’actualités apportaient un complément aux nouvelles publiées dans les journaux et diffusées à la radio.

« Au début, la télé utilisait même le 16 mm léger qui était devenu l’outil des cinéastes du direct, avant que le ruban magnétoscopique le remplace et que l’on passe au direct. La télévision a vraiment tout chamboulé », conclut Germain Lacasse.

Erratum

Dans le texte portant sur la censure publié le 30 août, ce ne sont pas 214 adultes, dont 77 enfants, qui sont décédés lors de l’incendie du Laurier Palace, mais 78 enfants et aucun adulte. Il y avait une erreur dans la source citée.