Une oeuvre belle mais un peu glacée

Little Buddha avait sonné pour lui la fin des grandes fresques (1900) et des chroniques historiques (The Last Emperor). Depuis, Stealing Beauty, Besieged et maintenant The Dreamers ont confirmé le désir de Bernardo Bertolucci de s'installer à l'ombre et de scruter l'humanité depuis l'intérieur, à partir d'un échantillon restreint.

Quitte à regarder l'histoire passer sous la fenêtre, comme il le fait dans son dix-huitième long métrage (en 42 ans de carrière). The Dreamers nous reporte en effet à l'époque des manifestations étudiantes et des grèves déclenchées au printemps 1968 à Paris. Matthew (Michael Pitt), un étudiant américain venu en France apprendre le français (mais aussi, et surtout, pour éviter le Vietnam), se bute un soir aux portes de la Cinémathèque française, fermée jusqu'à nouvel ordre depuis que le ministre André Malraux a suspendu son directeur Henri Langlois (l'événement, comme on le sait, a contribué à mettre le feu aux poudres).

Matthew y passait presque toutes ses soirées, en compagnie d'une horde d'étudiants venus découvrir les films de Ray, Fuller, Godard et Rivette. Sur les marches de l'institution, il se lie d'amitié avec Theo (Louis Garrel, fils de Philippe et petit-fils de Maurice) et sa soeur jumelle Isabelle (Eva Green), issus d'une mère anglaise (la formidable Anna Chancellor) et d'un père français (le trop rare Robin Renucci). Lorsque ces derniers quittent la ville pour quatre semaines, Theo et Isabelle invitent Matthew à emménager chez eux. S'installe dans cet isoloir un climat d'espièglerie un brin perverse, une sorte de Jules et Jim incestueux où le désir charnel des membres du triangle est sublimé de façon intermittente.

Derrière le mur de controverse — que d'aucuns attribuent un peu paresseusement à trois ou quatre scènes de nudité et de sexualité explicites —, The Dreamers annonce, simultanément à sa naissance, la mort de l'illusion baby-boomer que le cinéaste a préalablement enregistrée dans Stealing Beauty. Celui-ci se désintéresse visiblement de la révolution sociale et culturelle sur laquelle le scénario de Gilbert Adair est adossé, illustrant plutôt, à travers un triangle amoureux en vase clos, subordonné à la langue anglaise, l'individualisme et le conformisme auxquels elle allait donner naissance. Lecture troublante, qui surgit comme un rêve dans nos têtes, d'autant que ses personnages, au contraire du titre, ne rêvent pas.

Le film est d'ailleurs rempli de ces paradoxes étranges. Par exemple, le jeune Américain enjoindra à ses amis européens d'entrer dans l'âge adulte, alors que la culture, l'Histoire et la croyance populaire suggèrent le contraire. On retrouve ce motif inversé dans Stealing Beauty, où la jeune Américaine fait prendre conscience de leur mortalité

à une bande d'Européens

quinquagénaires.

À défaut d'être une oeuvre achevée et intemporelle, comme le sont Le Conformiste ou Le Dernier Tango à Paris, par exemple, The Dreamers est un instantané du passé jeté dans le présent afin de l'éclairer. Résultat: une oeuvre belle mais un peu glacée, en équilibre précaire entre des personnages indécis, opaques, funambules, pas toujours conséquents (la conclusion est insensée), et une mise en scène précise, fluide, portée par des compositions picturales d'une beauté qui force l'admiration. Maître de la chronique, fût-elle minimaliste, le cinéaste fait de l'appartement, terrain de jeu quasi unique du film, un labyrinthe physique et imaginaire, une sorte de chaos dont ses héros, sobrement mais solidement interprétés, seraient à la fois les meubles et les explorateurs.

Hommage, au passage, au cinéma qui a changé le monde (les extraits de classiques de la Nouvelle Vague affluent), The Dreamers, opus tranquille, risque peu, en retour, de marquer l'histoire du cinéma. Voilà un autre des nombreux paradoxes dont est fait The Dreamers.