Du Silence des agneaux au Seigneur des anneaux

Photomontage Le Devoir
Photo: Photomontage Le Devoir

La musique de film sert souvent d'accompagnement. On l'entend peu, ou guère, car si elle colle bien aux desiderata du scénariste, il n'en reste que peu de chose en dehors de l'effet. Ici et là, on glane bien une chanson à succès. Parfois encore, on tentera de ressusciter en concert des suites symphoniques pour les séries populaires. L'attention musicale se porte alors vers un brio orchestral certain, une propension à la mélodie facile et aux inévitables souvenirs de telle ou telle scène que la musique fait revivre en nous. Cela est le métier, honnête et honorable, mais il peut y avoir plus, une ambition autre que celle de vouloir servir un scénario.

Cela s'appelle raconter une histoire en musique. Un peu comme à l'opéra. Quand Howard Shore s'y attaque, ce qui se passe s'avère plus qu'intéressant. Les cinéphiles savent bien tout ce que sa longue association avec David Cronenberg a pu donner: Dead Ringers, Crash, Scanners... Celui qui a signé la trame sonore de bien des films de ce Torontois (d'ailleurs, Shore l'est lui aussi) voit souvent son nom rimer avec films d'horreur ou à frissons garantis. Le Silence des agneaux est au palmarès de ses réussites, comme la musique pour The Fly, Naked Lunch et Seven ou, dans un autre registre, Big et Philadelphia, sans oublier Mrs. Doubtfire. Le registre est multiple.

Musique symphonique et musique de films

Celui qui a tant écrit pour des films à frissons garantis a appris les rudiments de son art à Boston, à la Berklee School of Music. Sous cet aspect banal, il est permis de croire que le fait de contribuer à des films à petit budget a forcément servi à ce qu'il développe son imagination, qu'il renforce son art. À force de tirer le maximum de situations minimales, on développe forcément un goût pour la fresque, pour le monumental, et l'ambition de la grande oeuvre, celle que l'on fait enfin avec tous les moyens dont on a besoin pour vraiment parvenir à ses fins, mûrit, patiemment, sûrement, en attendant le moment d'éclore. Ce n'est donc pas à un néophyte que Peter Jackson a confié la conception de la musique pour sa trilogie du Seigneur des anneaux. Pourtant, cette fois-là, le défi était de taille. «Il m'a fallu écrire douze heures de musique pour ces trois films; c'est un travail énorme», confie le compositeur. «La première fois que j'ai lu les romans de Tolkien, c'était dans les années 60, et j'ai déjà été complètement séduit par cette mythologie de l'Anneau.»

Il connaît aussi fort bien ce que Wagner a pu tirer de ces sagas nordiques pour sa propre Tétralogie (L'Anneau du Nibelung). Sur le strict plan de l'histoire, donc, Howard Shore nage comme un poisson dans l'eau. Pourtant, si Wagner s'attache davantage au héros, il avoue que malgré son profond et sincère intérêt pour l'histoire de Maître Frodon, ce qui le passionne davantage réside dans tout ce qui tourne autour de la Terre du Milieu, de ses habitants. D'où le déploiement de tout son potentiel de compositeur de fresques, celui qui, enfin, déploie toutes ses ailes avec ce projet d'envergure.

Il existe pourtant un dilemme, celui qui fait vibrer les fibres créatrices de Howard Shore. Faire une musique de film, c'est bien. Après tout, il en a fait sa vie. Cependant, il arrive des moments où on a quelque chose à dire, où on met tout son art à construire, à édifier une partition qui doit être forte, se tenir par elle-même, sans avoir forcément l'apport de la pellicule. Le livret demeure, certes, mais la musique doit le transcender, l'expliciter, pas uniquement l'illustrer.

Si, dans les trois films de Peter Jackson, la musique sert ainsi parfois d'accompagnement (on aimerait mettre de gros guillemets ici en écoutant Howard Shore parler), l'artiste a puisé dans toutes ses ressources pour aller plus avant. Atmosphères du XVIe siècle, usage de leitmotiv selon la technique wagnérienne, utilisation de techniques bien contemporaines, voilà des ingrédients de base pour celui qui aime se définir un peu comme un Puccini de l'écran.

Naît alors chez lui une ambition aussi orgueilleuse que noble: non pas tirer un pot-pourri de ce qu'il a conçu sur le canevas de Tolkien — il revient souvent à cette importance de l'oeuvre littéraire — mais mieux faire saisir tout ce qu'il a mis de beau et de bon dans l'élaboration de sa partition.

Il parle tout d'abord «du plaisir [qu'il a] mis à composer cette partition», du «pur plaisir de la musique», qui, selon lui, «doit toujours parler d'une communauté pour s'adresser à une autre». Voilà assurément la source de son intérêt pour le peuple du Milieu, qu'il semble (peut-être inconsciemment) associer à notre pauvre humanité. C'est donc l'occasion de retravailler un peu les choses pour, des 12 heures originelles, sortir une oeuvre. Autrement dit, si le cinéma a déjà usé de musique symphonique pour accompagner ses images, pourquoi ne pas effectuer une sorte de retour et faire en sorte que les images, à l'instar de la musique à programme, voire du leitmotiv, puissent être pleinement représentées dans un tout musical cohérent et symphonique?

La musique doit alors susciter les émotions, les vraies, et Shore insiste sur le fait que «cela doit être clair, très clair, afin que cela devienne crédible et réaliste». Un des exemples qu'il donne — et dont il semble d'une absolue fierté — est la musique écrite pour la forge de l'épée par le roi des Elfes. Il s'agit d'un des moments symboliques par excellence de toute la prose de Tolkien, qui ne prend presque pas de place mais qui, comme ce qui se veut lourd de sens, passe presque inaperçu avant qu'on n'en comprenne toute la portée mythologique ou mythique.

Malgré l'image (ou en dépit et à propos de celle-ci), la musique parle de l'origine de cette arme, de son destin, de celui à qui elle est destinée et de celui qui la remet en entier, tout en racontant, grâce aux rappels thématiques, ce que chacun des protagonistes — et ici, l'objet en est également un — apporte à l'action et à la signification. Selon Shore, «cela se tient tout seul si on a bien écouté tout ce qui s'est passé auparavant». La musique se veut donc narrative: «En effet, cette musique que j'ai faite raconte une histoire, décrit des personnages, parle de situations, celles que la magnifique histoire de Tolkien m'a inspirées.»

Musique tout court

Howard Shore aime revenir sur ce fait: sa partition se veut plus qu'une simple musique de film, une musique qui se tient par elle-même pour quiconque connaît un peu le cycle de Tolkien et les trois films de Peter Jackson. Le projet final, déjà entendu en Nouvelle-Zélande — comme il se doit, car ce fut un des hauts lieux du tournage de cette saga cinématographique — et qui sera repris ici à Montréal dans le cadre du Festival Montréal en lumière, se présente donc comme une vaste symphonie-tableau d'environ deux heures. «Comme celles de Mahler ou de Bruckner», dit-il en riant un peu. Il ne s'agit pas que de reprise d'éléments mais bien — Shore insiste encore — d'une construction symphonique, donc communautaire, qui met en mouvement d'immenses effectifs.

Shore a hâte à sa venue ici, lui qui dit avoir «très hâte de diriger à Montréal, car travailler avec des musiciens de cette qualité est toujours stimulant»; il y aura aussi des choristes et quelques solistes. Au total, près de 200 participants sur scène. Naturellement, le compositeur revient sur le fait que ce projet, bien que forcément tributaire des trois films de Jackson, reste pour lui quelque chose d'unique. Les six mouvements qui composent cette «symphonie» servent un but bien précis qui, ici, réside uniquement dans le musical qui parle d'une histoire, qu'il y ait eu film ou non. On est à des lieues des Star Wars Suite et E.T. Overture de certains de ses collègues. Un peu comme si on assistait à une sorte de sortie de carcan de la musique de films pour devenir musique tout court, tout en gardant une sorte de perspective sur le poème symphonique à la Liszt ou Strauss.

En plus — Howard Shore le rappelle constamment —, cette communauté de l'Anneau, c'est aussi, pour lui, la communauté humaine. Comme l'histoire de Tolkien parle de plus de choses que de son simple texte, il a le désir jaloux que sa musique parle à la communauté que nous sommes en passant par la communauté de l'orchestre. Le théâtre a déjà donné bien des belles pages symphoniques — Beethoven, Berlioz et Mendelssohn en tête. Le cinéma peut-il nous offrir la même chose? Howard Shore aime à croire qu'à certains endroits de sa partition, la musique prime sur le film.

Howard Shore : Le Seigneur des anneaux

Symphonie en six mouvements. Une présentation du Festival Montréal en lumière, le lundi 23 février, salle Wilfrid-Pelletier. Renseignements: (514) 842-2112 ou 1 800 361-4595. Une session de signatures aura lieu au magasin Archambault de la Place des Arts le samedi 21 février de 14h à 16h.