Jean Becker et sa famille d'acteurs

Et pourquoi donc le nom de Jean Becker rime-t-il désormais avec film d'époque? Sans doute parce qu'on garde en tête la luminosité si particulière de ses Enfants du marais dans leur cadre champêtre du début du siècle. Pourtant, ce cinéaste, fils de cinéaste, nous a aussi donné, entre autres films, L'Été meurtrier, Tendre voyou et Elisa. C'est désormais Les Enfants du marais qui colle à son nom.

Jean Becker aime travailler avec une famille d'acteurs, ses familiers, comme Jacques Villeret, André Dussolier, Suzanne Flon, qu'on retrouve désormais d'une oeuvre à l'autre. Par eux, il se fait comprendre à demi-mots. Quand il était venu présenter ici Les Enfants du marais, Villeret l'accompagnait, saoul mort, autant le préciser. L'acteur n'est plus à ses côtés à l'heure de la promotion, mais il tient quand même la vedette dans Effroyables jardins. Qu'un comédien soit difficile ou pas, s'il l'aime et croit en lui, Becker le garde à ses côtés.

Le film, mi-drame, mi-comédie, roule sur deux époques: l'Occupation en France, à travers un acte de résistance par pure bravade de deux zozos (Villeret et Dussolier), capturés par les Allemands; une dizaine d'années plus tard, on verra en quoi l'épisode a teinté leur vie.

Jean Becker admet que bien des films ont abordé cette période troublée, tout en précisant que les cinéastes le font avec des biais différents: l'horreur de l'Occupation, les tortures, la Shoah. «De cela, il faudra toujours témoigner pour en raviver sans cesse la mémoire.»

Le cinéaste précise avoir voulu, à travers Effroyables jardins, raconter plutôt une anecdote de village, sans chercher des victimes ou des coupables, mais en montrant des soldats allemands minés et dégoûtés par la guerre. «Les acteurs allemands qui incarnent ces soldats sont les fils d'Allemands qui ont fait la guerre. Ils en portent encore la responsabilité, même s'ils n'y étaient pour rien. Parfois, leurs parents n'étaient même pas en faveur de cette guerre. J'ai voulu montrer que, même à l'époque, certains étaient responsables des horreurs commises. D'autres ne les approuvaient pas mais auraient été fusillés s'ils l'avaient avoué. Le vrai courage, c'est de dire non. Dans mon film, le soldat allemand héroïque le paiera de sa vie.»

Dosage

Si vous lui reprochez d'avoir choisi, avec Villeret et Dussolier, des acteurs trop vieux pour leurs rôles, il répond que les hommes jeunes et valides étaient envoyés comme travailleurs volontaires en Allemagne ou dans le maquis, que seuls les plus âgés et les officiellement inaptes demeuraient dans les villages. Quoi qu'il en soit, après avoir tenté de rajeunir les deux acteurs en leur ajoutant des cheveux, Jean Becker avoue que maquillage et coiffure laissent à désirer. Bon!

Il vous dira que le grand défi d'Effroyables jardins était de trouver le bon dosage entre rires et larmes. «Il fallait trouver ce que mon père appelait le réalisme poétique», précise-t-il. Jacques Becker avait été notamment le mythique cinéaste de Touchez pas au Grisbi et de Casque d'or. «Il m'a appris la rigueur», ajoute celui qui fut son assistant et qui, à 70 ans bien sonnés, déclare toujours ne pas lui arriver à la cheville.

«Telle est la magie du cinéma: dès le début de mon film, il est évident que ces hommes ont survécu, mais quand, en flash-back, ils se retrouvent devant le peloton d'exécution des Allemands, on croit quand même qu'ils vont mourir.»

Magie du cinéma ou pas, Jean Becker trouve que son film n'a pas marché autant qu'il le souhaitait en France: 1 100 000 spectateurs, ce n'est pas le pactole. En adaptant le roman de Michel Quint, il a conservé le titre Effroyables jardins (tiré d'un texte d'Apollinaire), vrai repoussoir à foules. L'affiche, avec casque et nez de clown, n'a pas séduit les masses non plus. «Et puis, le film est sorti en France pendant la guerre en Irak, alors que les médias ne s'occupaient plus des événements culturels.»

Becker est déjà ailleurs, dans son nouveau projet, une oeuvre à la fois contemporaine et intemporelle, duo d'acteurs entre deux personnes qui discutent de la vie. «J'adore les polars alambiqués, mais ils ne sont pas pour moi, conclut le cinéaste. Mes films sont portés par des histoires simples, dans lesquelles les gens peuvent se demander: qu'est-ce que j'aurais fait à la place du héros ou du type à côté?»