La censure, la guerre des curés

En 1927, l’incendie du Laurier Palace a entraîné la mort de 78 enfants.
Photo: ARTV En 1927, l’incendie du Laurier Palace a entraîné la mort de 78 enfants.

Cette série fait revivre quelques-unes de nos prestigieuses salles de cinéma d’antan. Aujourd’hui, replongeons-nous au temps où, voulant garder ses ouailles à la messe du dimanche, l’Église luttait vainement pour faire disparaître cette « école du soir tenue par le diable ».

Le 22 août dernier, Louis Dussault, de K-Films Amérique, outré que Facebook ait bloqué un extrait de la bande-annonce de La reine-garçon, envoyait cette missive aux médias : « Qu’est-ce qui censure comme ça les promotions à Facebook ? Qui sont les puritains qui nous censurent au Québec sur Facebook ? » Cet extrait, où deux femmes dénudées s’embrassent passionnément, avait pourtant été coté « Pour tous » par la Régie du cinéma.

À la veille de la Grande Guerre, un tel baiser aurait été coupé par Le Bureau de censure des vues animées, qui entre en fonction le 1er mai 1913, mais que Facebook le censure donne à penser que la bande de Zuckerberg s’inspire du code Hays, appliqué aux États-Unis de 1934 à 1966. Profitons de ce malheureux incident pour nous replonger à une époque où le clergé tenait sous sa chape de plomb le peuple québécois.

Loi du dimanche

Entrée en vigueur le 28 février 1907, la Loi sur l’observance du dimanche stipulait que les spectacles payants étaient interdits ce jour-là. Devant la grande popularité des nickelodeons et des scopes au Québec, dont le Ouimetoscope d’Ernest Ouimet, inauguré le 1er janvier 1906 (angle Sainte-Catherine et Montcalm) et reconstruit le 31 août 1907 pour rivaliser de plus belle avec le Nationoscope de Georges Gauvreau, érigé à un saut de puce en mai 1907, le clergé croit ainsi pouvoir évincer ce divertissement.

Photo: Collection Pierre Pageau Le Ouimetoscope d’Ernest Ouimet a été inauguré le 1er janvier 1906, angle Sainte-Catherine et Montcalm, à Montréal.

« À ce moment-là, et jusqu’autour de 1960, au Québec, on travaille en général 60 heures par semaine, du lundi au samedi inclusivement. Le seul moment où les gens pouvaient vraiment aller au cinéma, c’était le dimanche ou le samedi soir. Le clergé s’est battu pour faire interdire le cinéma le dimanche, qui était le jour du Seigneur, mais ça n’a jamais marché », rappelle Yves Lever, historien du cinéma et auteur (Anastasie ou la censure du cinéma au Québec).

Selon l’historien du cinéma et auteur Pierre Pageau (Les salles de cinéma au Québec — 1896-2008), Ernest Ouimet, pour contourner la loi, aurait à quelques reprises permis aux spectateurs d’entrer gratuitement après l’achat de friandises à cinq ou à dix sous.

« Tout de suite, il s’est formé une association des propriétaires de salle, dont Ouimet a été le président. Ces propriétaires ont lutté pour avoir les droits de projeter. Les comportements étaient assez libres dans les films américains et français. On y présentait des couples qui se bécotaient sans être mariés. Il y avait donc un discours assez contraire à ce que l’Église prônait », explique Pageau.

Arrive donc Le Bureau de censure des vues animées en 1913 : « La loi a été votée le 21 décembre 1912 ; tous les films, y compris les films d’actualités, allant être projetés dans les salles au Québec devaient avoir un visa du bureau de censure à partir du 1er mai 1913. C’était des laïques, amis avec des religieux, qui travaillaient au Bureau. À part Robert Claude Bérubé en 1961, pour approuver des films pour enfants, il n’y a jamais eu de membres du clergé », relate Yves Lever, qui a consulté près de 100 000 des 450 000 fiches du Bureau aux Archives nationales.

Tragique événement

Dès 1913, le Bureau coupera des scènes allant à l’encontre des moeurs catholiques, véhiculant des idées communistes ou pouvant entacher l’Église. Sous l’influence du clergé, plus de 7000 films seront refusés. Cette loi stipulait aussi que toute personne âgée de moins de 16 ans devait être accompagnée par une personne de plus de 16 ans.

Un horrible drame viendra changer la donne le dimanche 9 janvier 1927, alors que l’incendie du Laurier Palace (angle Sainte-Catherine et Dézéry) entraîne la mort de 78 enfants. Le clergé fait alors pression pour que le cinéma soit interdit aux jeunes de 16 ans et moins. La loi sera adoptée sous le gouvernement Taschereau le 22 mars 1928.

Jusqu’en 1947-1948, “Le Devoir” a d’ailleurs été un opposant acharné du
cinéma, le supporter absolu du clergé

« Ce sera la plus grosse mesure de censure qui va exister, dit Yves Lever. Cela va durer jusqu’aux années 1960. En 1961, il y aura un adoucissement à la loi, permettant aux enfants de voir, avant 18 h, la fin de semaine, des films spécialement approuvés pour eux. »

La loi de 1928 entraînera la création des salles paroissiales, où les religieux récupéreront les jeunes : « Ces salles parallèles ont joué un rôle capital, raconte Pierre Pageau. C’est là que Rock Demers a vu son premier film. Même si c’était souvent dans les sous-sols d’église, ce n’était pas que des films religieux ; je me souviens d’y avoir vu Maria Goretti, dont parle Denys Arcand dans Les invasions barbares. C’est incroyable le succès de ce film-là au Québec. Il y aurait un article à faire là-dessus ! »

Hiroshima sans amour

Bien qu’un vent de liberté souffle au lendemain de la Grande Noirceur, la censure persiste. Alors qu’Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais, avait été présenté, en août 1960, à quelques 2900 spectateurs au Loew’s, au Festival international du film de Montréal (1960-1967), celui-ci fut coupé de 13 minutes lors de sa sortie en novembre 1960 au cinéma Français (maintenant Le Métropolis) et au Rivoli.

« Il y a alors eu une grande manifestation contre la censure rue Sainte-Catherine, devant le cinéma Français. Ce n’était pas la première manifestation contre la censure. Dès les années 1930, des journalistes écrivaient contre la censure. Jusqu’en 1947-1948, Le Devoir a d’ailleurs été un opposant acharné du cinéma, le supporter absolu du clergé », se souvient Yves Lever.

Dans l’histoire de la censure, Hiroshima mon amour demeure le cas le plus emblématique. Et pour mémoire, Le Devoir avait fait paraître à l’époque une pétition signée par une centaine de personnes.

Le clergé ayant perdu son pouvoir durant la Révolution tranquille, André Guérin, qui dirige le Bureau de censure, milite pour que les films présentés au Québec ne soient plus coupés. Le 14 juin 1967 est adoptée la nouvelle loi sur le cinéma. On ne touchera donc plus aux films et ceux-ci seront cotés « 14 ans et plus », « 16 ans et plus », « 18 ans et plus » et « Pour tous » ; dès lors, peu de films seront refusés. Du coup, le Bureau de censure disparaît et fait place au Bureau de surveillance du cinéma, puis le 23 juin 1983, date de la Loi du cinéma, à la Régie du cinéma.

*Ce texte a été modifié après publication.

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7 commentaires
  • Johanne Fontaine - Abonnée 30 août 2016 10 h 19

    En 1967

    Il faut préciser que les temps changeaient
    avec la multiplication des échanges avec la France
    (Malraux, DeGaule, Couve de Murville, Alain Peyrefitte,
    Pompidou), l'érection du pavillon de la France à Expo 67
    actuel Casino de Montréal,
    l'arrivée d'une élite haïtienne formée
    qui a notamment contribué
    par ses compétences en tout genre,
    à la mise sur pied de l'Université du Québec naissante.
    Je déplore le fait que cette contribution
    soit de nos jours à ce point, invisibilisée.
    A part Dany Laferrière, bien évidemment,
    mais avec lui,
    c'est une toute autre affaire
    que dans les sixties.
    Il y aurait long à dire, sur ce sujet.

  • Marcel Gilbert - Inscrit 30 août 2016 10 h 29

    Petite histoire du Québec : la loi interdisant le cinéma le dimanche

    Dans les années 1950 à 1960, mon père était propriétaire du cinéma Cartier à Chicoutimi. Tous les dimanches nous étions tenus d’assister à la messe assis dans notre banc réservé à la Cathédrale. Au moins une fois par année, nous avions droit à un sermon de l’évêque du diocèse, Mgr Melançon, contre l’ouverture du cinéma le dimanche avec l’interdiction aux catholiques d’assister aux projections ce jour là. Cela faisait bien l’affaire de notre concurrent, le cinéma Capitol, qui appartenait au Clergé et profitait ainsi de cette interdiction.

    À l’occasion de la sortie du film Jeanne d’Arc, un film religieux mettant en vedette Ingrid Bergman, mon père avait offert une projection gratuite au cinéma Cartier le samedi matin pour le clergé de la région. L’Évêque du diocèse avait alors défendu au clergé de se présenter à cette projection, provoquant un tollé dans les médias de la région. Mon père a tout de suite proposé un compromis : présenter le film au cinéma Capitol, ce qui fut accepté. Au début de la projection, il a fait paraître une mention indiquant que ce film leur était présenté gratuitement avec les hommages du propriétaire du cinéma Cartier. C’est à ce moment qu’on entendit un bruit soudain de frottement de soutanes causé par les membres du clergé qui se sont levés debout en bloc pour applaudir à tout rompre !

  • Sylvain Auclair - Abonné 30 août 2016 10 h 31

    Le fameux incendie

    Je n'ai jamais compris le lien entre l'incendie et l'interdiction du cinéma aux enfants. Il n'aurait fallu qu'obliger les salles à avoir des portes qui ouvrent vers l'extérieur...

    • Yves Lever - Abonné 30 août 2016 14 h 10

      Dans les semaines qui ont suivi l'incendie, le père Papin Archambault a publié une brochure intitulée : «Parents chrétiens, sauvez vos enfants du cinéma meurtrier». En passant, on peut maintenant télécharger cette brochure sur le site de la Grande bibliothèque.

      L'interdiction totale aux enfants s'explique par le fait que tout le cinéma était considéré comme mauvais par les élites (jusqu'en 1936). «Au moins préservons-en les enfants...», dit le chanoine Harbour.

  • Yves Lever - Abonné 30 août 2016 11 h 00

    Une erreur


    s'est glissée dans le texte:

    L'incendie du Laurier Palace en 1927 a entraîné la mort de 78 enfants, mais d'aucun adulte. Le chffre de 214 personnes n'est pas exact.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 août 2016 22 h 56

    La censure se pratique aujourd'hui encore dans le doublage québécois. Incroyable, mais vrai !

    J’ai trouvé sur le site “doublage.qc.ca” cette critique ahurissante intitulée “Absurdité en doublage – Prise 1” :

    «Une nouvelle mode, qui s'apparente plus à la censure qu'à un laïcisme serein, s'installe depuis quelques années en doublage: le retrait de mots à consonance religieuse et spécifiquement catholiques. Les expressions comme ‘My God’ (mon Dieu), ‘The Lord’ (le Seigneur), ‘Sweet Jesus’ (doux Jésus) et d’autres du genre, semblent maintenant honnies du doublage. On pourra voir un film d'action où des expressions arabes à consonance religieuse seront utilisées, mais si le sujet du film n'est pas la vie monastique ou un quelconque scénario impliquant l'église catholique, tout mot pouvant exprimer une association à des termes catholiques sera remplacé par un mot plus neutre. C'est à se poser de sérieuses questions. Bien sûr, la première raison donnée a été le danger de choquer certaines cultures lors de projections dans les avions. Mais sachant que peu de doublages québécois semblent prisés par nos char-mantes compagnies d'aviation, on aimerait avoir une meilleure explication. Y aurait-il donc une crainte si poussée qu'il faille édulcorer autant les doublages au Québec? Et est-ce aussi le cas ailleurs? Lors-qu'on voit une scène où un homme sauve la vie d'un autre et lui dit: ‘The Lord just saved your life’ (le Seigneur vient de vous sauver la vie), et qu'en français cela donne: ‘Une personne vient de vous sauver la vie’, on n’est plus dans l'accommodement, mais dans l'ubuesque.» (Texte anonyme.)

    Est-il acceptable que nos maisons de doublage fassent le jeu des bigots en se permettant de jouer aux censeurs relativement à l’épineuse question religieuse (qui inquiète tout particulièrement en ce début de XXIe siècle), alors qu’elles n’y sont nullement contraintes? Poser la question, c’est y répondre. Nous pensions nous être débarrassés de la satanée censure, mais non, la voici de retour. Grand Dieu! Le pauvre André Guérin doit se retourner dans sa tombe.