La veillée triste du 40e FFM

Devant l’Impérial placardé de feuilles avec l’horaire bientôt périmé du FFM, de rares festivaliers achetaient des billets.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Devant l’Impérial placardé de feuilles avec l’horaire bientôt périmé du FFM, de rares festivaliers achetaient des billets.

C’est ce jeudi que démarre à l’Impérial, dans le tohu-bohu que l’on sait, le 40e Festival des films du monde, avec Embrasse-moi comme tu m’aimes d’André Forcier. Tapis rouge il y aura bel et bien, et myriade de vedettes, dont Émile Schneider, Denys Arcand, Catherine de Léan, Roy Dupuis, France Castel et tutti quanti. Le distributeur Filmoption International offrira le cocktail, le FFM, la salle et le projectionniste.

Chant du cygne ? Pas vraiment, puisqu’il y aura semble-t-il un 40e FFM, mais à l’Impérial seulement. Privé des sept écrans du Forum, comme Daniel Séguin, vice-président de Cineplex Divertissement au Québec, l’a confirmé mercredi en évoquant « des préoccupations relatives aux finances, au calendrier, aux activités du festival en soi ». Les projections extérieures n’auront pas lieu non plus. Quant à l’hôtel Hyatt Regency, quartier général du festival pour les rencontres de presse et le gîte des invités, il n’est plus partenaire du FFM cette année, faute, nous dit-on là-bas, d’avoir reçu ses versements.

Au festival, on assure au Devoir que les invités seront répartis dans plusieurs hôtels de la métropole. Trois employés s’agitent encore, en évoquant leur propre confusion pour la suite des choses. Parmi les démissionnaires de lundi : la personne responsable du protocole et des accréditations de presse. Une autre entend reprendre cette charge. Tout s’improvise.

Devant l’Impérial placardé de feuilles avec l’horaire bientôt périmé du FFM, de rares festivaliers achetaient des billets, seulement pour les projections à l’Impérial. Certains avouaient ne pas avoir d’ordinateur, et recopiaient des horaires à la main, disponibles en ligne, mais collés sur ces vitres. D’autres voulaient se faire rembourser leur passeport d’accès à toute la programmation, achetés depuis un mois. Une habituée soupirait : « J’y ai cru, à ce festival, et je m’étais dit qu’il aurait dû finir mieux que ça. » Elle avouait éprouver une tristesse énorme.

En déficit de sept écrans

On a attrapé Serge Losique dehors pour l’entraîner dans son bureau. Il évoquait, en de longues digressions, tout ce qu’il a fait pour le cinéma au long des ans, rêve encore à un 41e FFM en 2017. « On réfléchit à l’an prochain pour avoir un stade plus propice. Je veux aussi faire un grand film. »

Mais cette année ?

Le président du FFM brandissait devant notre petit noyau journalistique un chèque de 55 000 $ qu’il a rédigé en vain à l’attention de Cineplex. « J’attendais le contrat, que je n’ai pas eu. Je vais faire un mémo à Toronto. » À son avis, la décision provient de la métropole ontarienne. « Est-ce qu’ils veulent pénaliser le festival ? Le problème, c’est que Cineplex a le monopole des salles. Ce n’est pas ma faute. » Serge Losique, au milieu de l’après-midi, n’envisageait pas encore la perspective d’abolir les projections du Forum. « On va voir ! Ce n’est pas coulé dans le béton. » Il venait d’apprendre la nouvelle de la défection de Cineplex. C’était dur. « Nous sommes en déficit de sept écrans, finissait-il par avouer. Il faudra modifier la grille horaire. »

Démissions

Le directeur de la programmation, Élie Castiel, a démissionné à son tour mercredi. Depuis, Gilles Bériault, le directeur du Marché du FFM et François Beaudry-Losique, directeur de l’Impérial et fils du président du festival, révisent, paraît-il, cette grille horaire, en effaçant les projections prévues au Forum. Sept écrans de moins (sur huit), c’est un pan immense de cette édition qui s’écroule. Un grand nombre de films en moins.

Serge Losique, si batailleur, paraît bien fragile. « Je suis le berger du cinéma, assure-t-il. J’ai passé ma vie à me battre pour lui. J’ai tout donné. J’ai travaillé gratuitement sans toucher un maudit sou depuis 2004… » Il jure qu’Isabelle Adjani et Willem Dafoe viendront en fin de festival : « C’est confirmé, reconfirmé. »

Mais des moutons ont quitté sa bergerie. « Ce ne sont pas des employés permanents du festival qui ont écrit une lettre de démission, mais des contractuels, à qui j’avais versé d’avance la moitié de leur paie. Je n’aurais pas dû. Signer “ les employés du festival ” était malhonnête de leur part. » Il évoque d’éventuelles poursuites.

Comment tenir un festival à bout de bras sans subventions publiques depuis trois ans ? Serge Losique précise que chaque pays prend désormais en charge les billets d’avion, que les invités ne sont plus logés que trois nuits, que les bénévoles font des merveilles. À travers les branches, on entend dire toutefois que des invités arrivent à l’aéroport sans personne pour les y accueillir. D’autres auraient été avertis de ne pas faire le voyage, faute de voir leurs films projetés à Montréal.

Le gérant de l’Impérial, Benamara Lofti, est formel : « Il y aura un FFM à l’Impérial. On a les films, j’ai mes employés, le projectionniste, la salle. » Mais les commanditaires là-dedans ? La réputation de Montréal ? Les témoignages futurs des festivaliers et des invités privés de leurs films, face à ce qui s’annonce comme un anniversaire naufrage ? Ça reste à suivre.

 

1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 25 août 2016 08 h 21

    Passer la main en culture semble difficile

    Notre culture est jeune et ses institutions sont souvent, encore, tenues par leur fondateur.
    Travaillant dans ce milieu, je remarque qu'il semble très difficile pour la génération des fondateurs de passer la main.
    Serge Losique a manqué de sagesse en ne passant pas la main il y a cinq ans ou plus. On constate maintenant qu'il a en quelque sorte détruit ces dernières années ce qu'il avait construit toute sa vie.
    Tragique, tant pour lui que pour notre culture.