«Orange mécanique», de Stanley Kubrick

L’affiche originale du film iconique de Stanley Kubrick
Photo: Source Warner Bros. L’affiche originale du film iconique de Stanley Kubrick

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué ?

Tous les films n’ont pas le même impact, s’ils en ont un, lorsqu’ils prennent l’affiche. Certains enchantent la critique, mais indiffèrent le public, ou vice versa. Il arrive aussi que de la communion des deux naisse un énorme succès, voire un phénomène socioculturel. D’autres films, encore, causent une véritable commotion. C’est le cas d’Orange mécanique, de Stanley Kubrick, coup de coeur de René Robitaille.

Le monde de demain — Alex DeLarge, un jeune Anglais, est à la tête d’une bande de « droogies », des loubards accros à la drogue de l’heure, le Moloko Plus, un lait dopant. Adeptes de « l’ultraviolence », Alex et ses sbires commettent les pires atrocités — voies de fait aggravées, viols —, tantôt au son de la 9e Symphonie de Beethoven, tantôt en fredonnant Singin’ in the Rain. Puis, un jour, Alex est arrêté près de la dépouille de sa plus récente victime, une vieille dame. Condamné à 14 ans de prison, il accepte de participer à un programme expérimental, la « technique Ludovico », censée le libérer de ses pulsions sexuelles et homicides.

Pareille chose est-elle possible ? Et le cas échéant, est-elle réellement souhaitable ?

La puissance du cinéma

« Hiver 1971, je suis au cinéma Les Rivières de Trois-Rivières avec des amis. Le film commence, la musique envahit la place. Zoom arrière, Alex et ses amis sont dans un bar à boire du lait sur la musique de Henry Purcell arrangée par Wendy Carlos (qui s’appelait Walter à l’époque). Je suis saisi et le resterai jusqu’au générique de fin.

Orange mécanique de Stanley Kubrick sera mon premier grand coup de foudre au cinéma. Depuis ma tendre enfance, mon père, un ténor, nous initie à Beethoven, qu’il adore. Nous avons droit à des séances dominicales sur sa chaîne stéréo haute-fidélité. Ce film provoque donc un choc en me montrant que la musique de mon père peut servir un propos contemporain, les synthétiseurs de Walter Carlos aidant, bien sûr. Cette musique se marie avec les images, auxquelles elle colle comme jamais je n’avais vu cela auparavant. Je découvre la puissance du cinéma et surtout du son au cinéma.

Je dois rendre à Anthony Burgess, l’auteur du roman, ce qui lui revient ; cette histoire avait de quoi plaire au jeune révolté que j’étais, mais le travail du maître Stanley Kubrick donne une force à ce récit, qui en a fait un film révolutionnaire sur le plan artistique également.

Après des études en cinéma, je travaille toujours dans ce domaine depuis 1985 et j’ai toujours le même frisson quand je vois un film qui utilise le potentiel extraordinaire de la bande-son. »

Harmonie musicale

Wendy Carlos, l’une des premières personnalités publiques à s’être affichée comme trans, est également l’une des rares personnes à avoir composé la musique d’au moins deux films de Stanley Kubrick. Dans une entrevue au magazine Film Score Monthly, elle parle du génie en des termes flatteurs, mais francs.

Photo: Source Warner Bros. L’affiche originale du film iconique de Stanley Kubrick

« J’aime les gens qui me font rire et qui me font réfléchir à fond, qui prennent mes idées, les transforment et me les renvoient. Ça m’allume ; je suis une solutionneuse de casse-tête, et Stanley aime les casse-tête, et il est très ouvert […] Nous nous sommes très bien entendus ; c’est simplement dommage qu’il travaille seul à Londres sans beaucoup de commentaires ; il y a peu de monde autour de lui capable de lui dire non et je ne crois pas que ce soit un environnement sain pour lui, ou pour n’importe quel artiste. Je le lui ai dit en face. Je pense que c’est pour ça que son film Shining a été une aventure moins féconde pour nous deux. Cela a néanmoins été agréable, et j’ai aimé le temps passé avec lui. »

De bruit et de fureur

Pour ce qui est d’Orange mécanique, le film cartonna un peu partout. En Angleterre toutefois, la controverse fut telle, avec de jeunes délinquants se réclamant d’Alex, que Kubrick, inquiet de voir sa propriété assiégée par des protestataires, demanda à Warner Bros de retirer le film des écrans britanniques. On ne put l’y revoir qu’après la mort du cinéaste, en 1999.

Si la plupart des critiques furent élogieuses, il s’en trouva pour honnir le film.

Dans le New York Times, Vincent Canby, qui loue l’interprétation devenue iconique de Malcolm McDowell, écrit que le film est encore plus intéressant sur le plan technique que 2001.

« Entre autres procédés, M. Kubrick utilise constamment ce que je présume être une lentille grand-angle afin de déformer les rapports à l’espace à l’intérieur des scènes, de telle sorte que la séparation entre les vies, et entre les gens et l’environnement, devient vraiment, littéralement, un fait. »

À l’inverse, Pauline Kael mit le film en charpie dans le New Yorker.

« Primaire dans son sexe et sa brutalité, teuton dans son humour, Orange mécanique de Stanley Kubrick pourrait être l’oeuvre d’un professeur allemand strict et exigeant qui aurait décidé de tourner une comédie porno violente de science-fiction. Y a-t-il quelque chose de plus triste — et ultimement de plus répugnant — qu’un pornographe doté d’un esprit propret ? »

Selon Kubrick

Qu’en penser aujourd’hui ? Le principal intéressé offre une piste assez fascinante dans Kubrick, un recueil d’entretiens de Michel Ciment.

« L’idée centrale du film a à voir avec le libre arbitre. Perd-on son humanité si l’on est privé du choix entre le bien et le mal ? Devient-on, comme le titre le suggère, une “orange mécanique” ? […] Aaron Stern, l’ancien directeur de la MPAA [Motion Picture Association of America], qui est aussi un psychiatre, a suggéré que le personnage d’Alex représente l’inconscient : l’homme dans son état naturel. Après la “cure” Ludovico, il devient “civilisé”, et la maladie qui suit peut être perçue comme la névrose imposée par la société », conclut Stanley Kubrick.

C’est dire que 45 ans après sa sortie, Orange mécanique offre encore ample matière à réflexion.


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Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.