François Damiens en Don Quichote des temps modernes

François Damiens aime les rôles intenses, et il n’aura jamais été aussi bien servi qu’en père obsessionnel dans «Les cowboys» de Thomas Bidegain.
Photo: Thomas Schwarz AGence France-Presse François Damiens aime les rôles intenses, et il n’aura jamais été aussi bien servi qu’en père obsessionnel dans «Les cowboys» de Thomas Bidegain.

Avec sa tête de monsieur Tout-le-Monde au sourire mi-absurde, mi-désolé, le Belge François Damiens était un humoriste réputé dans son plat pays, dont la France a bientôt fait son miel au cinéma.

L’acteur de La délicatesse, de Rien à déclarer et de Suzanne allait y devenir une vedette populaire grâce à son rôle de père sourd dans la comédie à succès La famille Bélier d’Éric Lartigau en 2014. Puis, on le revit dans Le tout Nouveau Testament de son compatriote Jaco Van Dormael. Voici François Damiens lancé comme une balle.

Lui qui dit aimer les rôles intenses n’aura jamais été aussi bien servi qu’en père obsessionnel dans Les cowboys de Thomas Bidegain. « J’essaie de ne pas faire mes choix de film en fonction de La famille Bélier, dit-il. Quand on a connu le succès, il faut vite se faire peur. »

Dans nos salles vendredi, ce film remarquable, entre justesse et ambition, lancé à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, parle de l’éclatement d’une famille, d’acculturation, de perte des repères, de l’état du monde, mais aussi de radicalisation islamiste.

Il fut écrit il y a une dizaine d’années par Thomas Bidegain. Ce brillant scénariste (Un prophète de Jacques Audiard, Saint Laurent de Bertrand Bonello, etc.) fait avec Les cowboys des premiers pas très remarqués dans la réalisation.

L’histoire : au début des années 1990, lors d’une fête country dans le sud de la France, disparaît une jeune fille. Et le père, François Damiens, se lancera sur ses traces jusqu’au vertige (on pense au personnage de Daniel Auteuil dans Au nom de ma fille de Vincent Garenq) à travers la France, la Belgique et jusqu’en Inde, avec l’appui du fils, qui peu à peu s’émancipera de cette poursuite à vide.

Le film est une odyssée aveugle, une fuite en avant que Bidegain dit avoir conçue comme un film classique, sans second degré, avec des héros qui s’enfoncent dans le fracas du monde, à la Don Quichotte. Les Français se déguisent en Américains, sans savoir comme gérer ces codes étrangers. Tout le monde est en porte-à-faux.

Quand le drame s’invite au cinéma

« Il prend racine avant l’an 2000 et Thomas l’a écrit après avoir fait beaucoup de recherches sur la radicalisation », précise François Damiens. Mais la vie et le cinéma s’offrent parfois de troublantes embrouilles.

« Tourné durant les attentats de Charlie Hebdo, Les cowboys a pris l’affiche en France dans la foulée des attentats du 13 novembre, précise l’acteur… Il avait été question de retarder son lancement, pour ne pas avoir à demander à Daech[le groupe armé État islamique]la permission de sortir un film. On voyait quand même plus de policiers à l’extérieur du cinéma que de spectateurs à l’intérieur… »

L’acteur belge a trouvé éprouvante la sortie des Cowboys. « Le sujet cinématographique atterrissait au milieu d’une réalité incroyable. Ce n’est pas mon métier de traiter ce genre de sujet à chaud, mais on devait tous vivre la résonance des attentats. Et que vaut mon avis sur la radicalisation ? Mieux vaut laisser l’analyse aux spécialistes. À la télé, on parlait des gens qui partaient faire le djihad, alors que le film s’intéressait plutôt au reste de la famille demeuré sur place. »

« Les cowboys a été rattrapé par l’actualité, renchérit le jeune Finnegan Oldfield, qui incarne le fils pris dans la folie du père. On s’en est bien sortis. Personne ne nous a lynchés. Les gens ont compris que ça parlait de la famille, du passage des générations. »

François Damiens et le cinéaste avaient beaucoup parlé en amont de leurs pères respectifs pour se mettre dans le bain. « Il voulait savoir comment j’étais dans la vie, évoque l’interprète. Thomas Bidegain est un homme particulièrement intelligent et intuitif qui apporte de nouvelles dimensions aux histoires racontées et ose toutes sortes de trucs. Ce gars-là avait travaillé comme scénariste avec les plus grands chefs du monde. C’est un cadeau pour nous qu’il soit passé à la réalisation. »

Il trouvait intéressant de jouer un conquérant plutôt qu’un papa gentillet, de se mettre en danger. « Cet homme refuse la fatalité. C’est un vrai cowboy, finalement. Mais je joue surtout un père qui ne l’a pas, l’affaire… Rien de plus facile avec les Français… Ce qui m’a vraiment foutu la trouille sur le tournage fut de chanter au spectacle western. Il existe vraiment de nombreuses communautés country en France. Ce sont des gens très attachants qui sont demeurés de grands enfants. Au début, le film ressemblait à un documentaire sur ce phénomène-là. »

Finnegan Oldfield incarnait pour sa part un personnage en deux temps, d’abord à peine sorti de l’enfance, puis traversant le passage vers l’âge adulte. « J’ai aimé jouer l’ado, alors que pour l’homme, c’était une autre paire de manches, déclare le jeune acteur. L’adolescence est un espace de confiance. Camper un homme exige de positionner son corps autrement. Et puis, je devais donner la réplique en Inde au grand acteur John C. Reilly, qui en imposait sur son cheval. Au début, j’avais peur d’être mangé tout cru, mais il était super sympa, tout excité de jouer son premier rôle de cowboy. »

Pour cette entrevue, Odile Tremblay était l’hôte des rendez-vous d’Unifrance à Paris.