Les tomates pourries des dévôts furieux

L’adaptation des bédés Suicide Squad a été mal accueillie par la critique.
Photo: Warner Bros L’adaptation des bédés Suicide Squad a été mal accueillie par la critique.

Outrés par les critiques négatives reçues par le très attendu Suicide Squad, un produit DC Comics, des internautes crient au complot critique. Serait dans le coup le populaire site Rotten Tomatoes, dont une pétition demande la fermeture, rien de moins.

La chaleur a commencé à monter en ligne vers 16 h mardi. En début de soirée, le brasier virtuel était déjà hors de contrôle, forçant les modérateurs à fermer maints forums de discussions. Dans l’intervalle, une pétition est apparue pour exiger la suspension des activités d’un site hyperconnu. L’objet de tant d’émoi ? Un film. Ou plutôt, les critiques négatives reçues par un film : Suicide Squad, que le studio Warner Bros promotionne depuis deux ans. Au coeur du débat, une catégorie très sonore d’internautes-cinéphiles : les fanboys.

Qu’est-ce qu’un « fanboy » ? Une traduction du Dictionnaire urbain donnerait ceci : « Un admirateur passionné de différents éléments de la culture geek (ex. : la science-fiction, les comics, Star Wars, les jeux vidéo, l’animation japonaise, les Hobbits, etc.) qui laisse sa passion l’emporter sur les bonnes manières. »

Le phénomène est né dans les années 1970-1980 et c’était un boys club

 

Docteur en sémiologie et professeur à l’École des médias de l’UQAM, Pierre Barrette s’intéresse de plus en plus à cette « culture participative ».

« C’est une composante incontournable de la stratosphère médiatique, estime-t-il. Toute cette mouvance s’explique du fait que maintenant, ces gens-là ont une voix par le biais des médias socionumériques. Je crois qu’il y avait autant de fanboys avant et qu’ils étaient aussi enthousiastes, mais ils n’avaient pour tout lieu de rencontre que les congrès de fans et pour toute plateforme, leurs lettres et leurs “ fanzines ”. Désormais, ils peuvent prendre la parole et être très bruyants. »

  

Une affaire de gros sous

Ils le sont certainement dans l’affaire « DC Comics contre Rotten Tomatoes » : l’objectif initial de la pétition de réunir 15 000 signatures a été dépassé en moins de 24 heures. Ainsi, ils sont des milliers de fanboys à croire que le site Rotten Tomatoes a un préjugé défavorable envers les films issus de l’univers de DC Comics produits par Warner Bros (L’homme d’acier, Batman contre Superman) et un préjugé favorable envers ceux de l’écurie Marvel produits par Disney (Iron Man, Les gardiens de la galaxie).

Or, Rotten Tomatoes est un agrégateur qui se borne à colliger et à faire la moyenne des critiques publiées dans les médias.

La compétition est cela dit réelle entre DC et Marvel, et par extension entre Warner Bros et Disney, puisqu’on parle d’univers cinématographiques très coûteux mais capables de générer des profits calculables en milliards de dollars.

Un contre-pouvoir

Aussi cocasse que puisse paraître cette récente pétition, on aurait tort de minimiser l’influence des fanboys.

« Les fanboys, les geeks, sont le public cible des studios pour ces films, et on tient de plus en plus compte de leur point de vue », note Pierre Barrette. Que Paramount Pictures eût choisi de confier les onéreuses destinées de sa nouvelle saga Star Trek à J.J. Abrams, un réalisateur-producteur fanboy autoproclamé, n’était à cet égard sans doute pas innocent.

« Les grandes compagnies n’ont pas le choix d’écouter. Non seulement les fanboys font partie de leur public privilégié, mais ils peuvent désormais influencer le débat, entre autres parce qu’ils sont très actifs sur les réseaux sociaux, qui agissent comme une caisse de résonance — on le sait, tout ce qui passe par les médias socionumériques, que ce soit de l’ordre du politique ou du divertissement, est amplifié. Ça confère aux fanboys un contre-pouvoir. Par exemple, regardez avec quelle force ils ont fait valoir leurs inquiétudes lorsque George Lucas a vendu Lucasfilm — et donc l’univers Star Wars — à Disney. Leur voix n’aurait jamais pu être entendue il y a 15, 20 ans, mais là, si. »

En plaçant le même J.J. Abrams aux commandes du nouveau Star Wars et en offrant un film dont la trame épouse de près celle du film originel, on pourrait arguer que Disney a voulu minimiser les risques tout en achetant la paix.

Misogynes, les « fanboys » ?

Le cas du remake féminin de Ghostbusters constitue un autre exemple récent de controverse générée par des fanboys fâchés. Ainsi, plusieurs se sont déchaînés dès l’annonce dudit remake avec non plus des acteurs, mais des actrices en vedette. À la sortie du film, l’affaire avait pris une telle ampleur que plusieurs journalistes ont jugé bon de la dénoncer dans leurs critiques du film.

« Les fanboys des films originaux qui prétendaient que leur enfance allait être ruinée et que ces femmes ne pouvaient absolument pas être drôles ont fait front commun en une tentative sexiste de détruire le film, incitant les gens à le boycotter avant même qu’il soit écrit », rappelle la journaliste Casey Cipriani dans un essai sur le site féministe Bustle.

Ce qui pose la question de la place, si elle existe, des « fangirls ».

« Le phénomène est né dans les années 1970-1980 et c’était un boys club, note Pierre Barrette. Les groupes de fans étaient masculins et assez fermés, tendance misogyne. Ça s’est développé selon ce clivage “ genré ”. Selon ce que j’observe, ça s’est ouvert, mais une frontière opaque demeure autour de ces groupes-là. La fille n’y entre pas aussi facilement que le garçon. »

Un paradigme permanent

Malgré ces moments de turpitude virtuelle, Pierre Barrette voit d’un bon oeil l’avènement du nouveau paradigme critique provoqué par l’émergence des fanboys.

« Il y a des excès, par exemple avec la question de l’anonymat et des trolls [internaute de mauvaise foi qui ne cherche qu’à générer des polémiques], mais le public a davantage son mot à dire. Il y a toujours eu une scission entre la critique professionnelle et la critique non professionnelle. L’omnipotence de la première n’existe plus. Il y a à présent une critique de la critique, et ce public-là, les fanboys, est très spécialisé sur certains types de films — au point parfois de se considérer comme étant seul à avoir la légitimité pour en parler. Contrairement à la critique professionnelle, qui a ses règles et ses fondements éthiques, celle qui émane des fanboys est désorganisée. Pour l’instant, ça reste le Far West, avec tout ce que ça implique. »

Ironie suprême

Ce qui n’empêchera pas le site Rotten Tomatoes de continuer à calculer pour chaque film les moyennes critiques — professionnelles et non professionnelles. N’en déplaise aux défenseurs de DC Comics et Warner Bros.

Pour l’anecdote, Rotten Tomatoes appartient à la société Fandango Media, elle-même détenue à 70 % par Comcast/NBCUniversal et à 30 % par… Warner Bros/Time Warner.

3 commentaires
  • Marc Leclair - Inscrit 4 août 2016 01 h 11

    On assiste vraiment à la revanche des "nerds".

  • François Dugal - Inscrit 4 août 2016 06 h 58

    Le temps

    Il y a nombre, plus important que l'on pense, de personnes qui ont vraiment beaucoup de temps à perdre dans l'exercice de la futilité.

  • Pierre Robineault - Abonné 4 août 2016 09 h 32

    Merci!

    Merci beaucoup de m'avoir renseigné sur un phénomène aussi intéressant pour ne pas dire emballant. Je suis tellement bien servi que je ne trouve aucun intérêt à lire le reste de cette édition du Devoir.