Quelque chose de Félix Leclerc

Sur cette photo de 1927, un jeune Félix Leclerc (à gauche) apparaît souriant, entouré de ses sœurs. Derrière, la pitoune flotte sur le Saint-Maurice.
Photo: Francis Leclerc Sur cette photo de 1927, un jeune Félix Leclerc (à gauche) apparaît souriant, entouré de ses sœurs. Derrière, la pitoune flotte sur le Saint-Maurice.

Francis Leclerc, encore adolescent à la mort du poète national, le déclare, sans ambages : « Pieds nus dans l’aube est le film le plus important que je ferai dans ma vie. Je suis rendu là, avec la maturité, les outils pour le réaliser, en accord avec quelque chose de mon père. »

Le 21 août démarre dans le parc de la rivière Jacques-Cartier un tournage pas comme les autres ; cette adaptation du premier roman de Félix Leclerc (1946) par son fils Francis (Un été sans point ni coup sûr, la série Les beaux malaises, etc.), coscénarisé avec le conteur Fred Pellerin. Dix jours plus tard, le plateau se déplacera au Village québécois d’antan à Drummondville, cadre d’Aurore, de quelques scènes du Torrent et de la télésérie Entre chien et loup.

Photo: Bruno Barrière Francis Leclerc (à droite) en compagnie du directeur photo Steve Asselin, lors du tournage de «Marche à l’ombre». Asselin sera aussi sur «Pieds nus à l’aube».

Ça aura pris 24 ans à Francis Leclerc avant de se colleter au legs paternel. « J’avais fait à 20 ans un pacte avec moi-même, dit-il. Si je continue dans le long-métrage, j’attendrai à 40 ans avant d’y toucher. » Il avait toujours refusé de se bâtir un nom sur celui du père, quoique sa filiation l’ait souvent rattrapé malgré lui. « Ça m’a servi, desservi… »

Depuis la calamiteuse série télé en 2005 sur la vie de l’auteur du P’tit bonheur, qui aurait célébré mardi son 102e anniversaire, rien n’avait été tourné sur le chantre.

Cette fois, n’est mis en lumière qu’un segment romancé de sa vie.

Une enfance en Mauricie

Rappelons que Pieds nus dans l’aube constitue une exploration poétique des souvenirs d’enfance du barde à La Tuque en Mauricie, en 1927, alors que sa famille abritait des bûcherons. Entre les explorations du héros de 12 ans avec son copain Fidor, au contact de la musique, de la mort, de l’amour, de la pauvreté, de la violence, Félix évoque avec lyrisme ses joies familiales, les enchantements de la nature, sa société du temps, entre misères et générosités, ses premiers émois amoureux. Cet été-là aux portes de l’adolescence, son dernier à La Tuque, aller ouvrir des voies inconnues. L’année suivante, il devait partir étudier à Ottawa, arraché à son cocon.

[On avait] ce désir de ne jamais sombrer dans la caricature, de faire parler des enfants. La divine poésie, on l’a enlevée des mots pour la placer dans l'histoire.

Avec un budget de 5,3 millions, Pieds nus dans l’aube couvrira quatre saisons sur 25 jours de tournage.

Et si le nom des acteurs adultes est dévoilé, si on sait que Roy Dupuis incarnera le père de Félix et Catherine Sénart sa mère, si Claude Legault jouera le forgeron et Marianne Fortier une infirmière sur laquelle fantasme le petit héros, les noms des deux jeunes interprètes restent à dévoiler.

La haine du facile

Pour le producteur Antonello Cozzolino, d’Attractions Images, le Village québécois d’antan, avec des habitations, chemins, écurie et forge d’époque, allant de 1890 à 1940, permet à l’équipe de garder les extérieurs et intérieurs des années 20 comme de transformer de plus anciens : « D’autres sites seront mis à contribution dans ce tournage aux nombreuses scènes extérieures : dont Stoneham et Black Lake, à Thetford Mines. » C’est bientôt parti, donc !

« Mon père m’a enseigné la haine du facile », écrivait Félix dans Pieds nus dans l’aube.

« Le mien m’a appris aussi à m’en aller quand ça devenait trop facile… et de dire “ Non ” plus souvent que “ Oui  », renchérit Francis.

Il aura hésité, pour en faire l’adaptation, entre deux romans de Félix : Pieds nus dans l’aube et Le fou de l’île, éloge de la différence, publié en 1958. « Mais Le fou était trop poétique, Pieds nus dans l’aube, plus cinématographique et réaliste. »

Ce roman est formé de 20 courtes histoires, presque des nouvelles autonomes lancées en vrac. « J’ai décidé de remettre de l’ordre dans la tête de mon père, prenant 12 textes, créant des liens, en une adaptation libre, dit-il. C’est un film sur l’amitié, et sur un gars qui se retrouve devant la porte de sortie, un drame. Avant d’être un film d’époque, c’est un film sur un état d’esprit, bientôt un beau film, je l’espère. »

Et d’évoquer ses références cinématographiques : Dead Poets Society de Peter Weir, Stand By Me de Rob Reiner, le côté bio du Fanny et Alexandre de Bergman, Pelle le conquérant de Bille August, pour le fabuleux rapport père-fils.

Un projet à deux têtes avec Fred Pellerin

Ni le réalisateur ni son coscénariste Fred Pellerin ne voulaient mettre sur le dos du jeune héros le poids du futur Félix Leclerc. « Il a 12 ans et découvre ce qu’il a à découvrir. »

Le cinéaste voyait en Fred Pellerin un dialoguiste extraordinaire. Or, ils s’étaient croisés dans un cocktail et la chimie passait entre eux. « J’avais déjà 80 pages de structure, sans dialogues, lui demandant : je ne veux pas que tu écrives du Fred ou du Félix, mais qu’on fasse parler les personnages comme s’ils vivaient aujourd’hui. »

Le poète de Saint-Élie-de-Caxton ne connaissait que l’icône Félix Leclerc. « Or Francis ne parlait pas de l’icône justement, mais de son père, évoque-t-il. Ça nous ouvrait tout un champ de libertés pour l’écrire à quatre mains. Si, au départ, je me chargeais surtout des dialogues, chacun s’est vite mêlé de tout. Quand la corde est lousse, c’est plus facile de négocier. Le scénario est devenu un projet à deux têtes, avec ce désir de ne jamais sombrer dans la caricature, de faire parler des enfants. La divine poésie, on l’a enlevée des mots pour la placer dans l’histoire. Et quand ça paraissait trop compliqué de mettre des éléments en scène, ils étaient déplacés sous une autre forme. On ne tuera pas le boeuf, mais c’est tout comme. »

Fred Pellerin est heureux que ce petit héros ne se confonde jamais avec le Félix de la postérité. « Le spectateur peut ne pas oublier ce que le personnage deviendra, mais ailleurs dans un festival où le film serait présenté avec des sous-titres, quelqu’un pourrait suivre à travers lui une super belle histoire, sans connaître la suite. »

1 commentaire
  • Lucien Cimon - Abonné 3 août 2016 10 h 18

    J'ai bien hâte de voir; pas facile de rendre la vérité simple et la poésie discrète de ce «roman» autobiographique qui se situe à une époque que les générations d'urbains actuelles ignorent presque complètement.
    «Prends courage, Francis»!