«Missing», de Costa-Gavras

Affiche originale de «Missing» de Costa-Gavras
Photo: Source Universal Pictures Affiche originale de «Missing» de Costa-Gavras

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué ?

Tandis que l’enfant vit dans la hantise de perdre ses parents, ces derniers tiennent pour acquis qu’ils partiront les premiers. Mais voilà, il arrive que la tragédie frappe et que l’inverse se produise. Et la peine d’être décuplée par le sentiment qu’une telle chose ne devait pas, ne pouvait pas, arriver. Que dire quand, au surplus, un parent ainsi éprouvé n’est même pas en mesure de savoir ce qui s’est passé ? C’est le drame par lequel passa Ed Horman, un homme d’affaires américain sans histoire dont le fils journaliste, Charles Horman, disparut au Chili dans la foulée du coup d’État perpétré par le général Pinochet contre le président Salvatore Allende. Un sort relaté plus tard dans le film Missing, qui marqua profondément Monique Léveillée.
Photo: Source Universal Pictures Affiche originale de «Missing» de Costa-Gavras

Le 11 septembre 1973. Élu démocratiquement, le socialiste Salvatore Allende est chassé de la présidence par le général Augusto Pinochet avec le soutien logistique de l’armée américaine. Refusant d’abdiquer, Allende préfère s’enlever la vie. Ivre de pouvoir, Pinochet refuse de réinstaurer la démocratie dans le pays où, avec sa junte militaire, il procède à une série de massacres inqualifiables jusqu’en 1990. Le 17 septembre, le ressortissant américain Charles Horman, un journaliste, est kidnappé chez lui. Le 19, il est exécuté, ce que ses proches n’apprendront qu’un mois plus tard, non sans avoir mené d’intenses recherches.

Dans cette affaire encore entourée de mystère, de nouveaux éléments de preuve, ainsi que des condamnations, survinrent pas plus tard qu’en 2015.

Convaincant, pertinent
« J’ai découvert Missing dès sa sortie en 1982, au cinéma, dit Monique Léveillée. Attirée tout d’abord par le réalisateur, Costa-Gavras, qui m’avait conquise avec Z, un vrai film politique, très dramatique. Missing s’est révélé être encore plus puissant, plus convainquant, plus marquant que Z, plus futé aussi ; un chef-d’œuvre, quoi. Le génie du cinéaste est de nous faire comprendre une crise politique sans précédent, son ampleur, ses effets dévastateurs, sa complexité, ses fondements, à travers le regard et le cheminement d’un bon vieil américain typique, croyant, conservateur, pas politisé, respectueux des lois, du pouvoir en place, et pour qui, au départ, les États-Unis offrent le meilleur mode de vie au monde.

L’histoire vraie du journaliste Charles Horman nous est graduellement révélée par l’enquête menée par son père, incarné par Jack Lemmon, et son épouse Beth, jouée par Sissy Spacek. Nous découvrons en même temps qu’eux la vérité et l’horreur.

La distribution est inspirée. L’interprétation, surtout de Jack Lemmon, est magistrale. La quête du père prend une autre tournure lorsqu’il prend conscience de la profondeur de l’attachement qu’il éprouve pour son fils, de leurs affinités insoupçonnées, de leurs ressemblances aussi, et ce, en même temps qu’il perd sa naïveté et sa crédulité. Contre toute attente, il se rapproche des positions politiques de son fils alors que tout les séparait au départ. Comme Ed et Beth, nous sommes d’abord émus, puis de plus en plus conscientisés, et finalement, révoltés.

Je revois ce film au moins une fois par année, pour ne pas oublier les dangers du totalitarisme, et pour me rappeler aussi que le cinéma peut être un puissant outil de réflexion et de sensibilisation.


Missing, malgré ses 34 ans d’existence, vieillit très bien et n’a rien perdu de sa pertinence. »

Une œuvre courageuse
Basé sur un ouvrage factuel de Thomas Hauser nommé au prix Pulitzer, Missing [parfois titré Porté disparu en V.F.] est le huitième long-métrage du cinéaste franco-grec Constantin Costa-Gavras, qui utilisait alors son seul nom de famille. À l’époque, le réalisateur jouissait déjà d’une grande crédibilité en matière de cinéma politique, fort qu’il était d’une série de films très engagés, très critiques, comme bien sûr Z, inspiré par l’assassinat du politicien grec Grigoris Lambrakis, mais aussi L’aveu, sur un procès bidon mis en scène par le gouvernement tchèque en 1952, ou encore État de siège, inspiré par l’enlèvement et le meurtre en Uruguay du diplomate américain Dan Mitrione, sans oublier Section spéciale, campé sous l’Occupation en France.

Premier film américain de Costa-Gavras, qui tourna plus tard pour Hollywood plusieurs autres films, dont Hanna K., La main droite du Diable et Music Box, Missing reçut l’Oscar du meilleur scénario adapté et valut des nominations d’interprétation à Jack Lemmon, gagnant du prix d’interprétation masculine à Cannes, et à Sissy Spacek, lauréate deux ans plus tôt pour La fille du mineur.

Le film est à ranger parmi les œuvres les plus achevées du cinéaste. Et aussi parmi ses plus courageuses.

Après le film
En effet, on se doute bien que le gouvernement américain ne se montra pas particulièrement ravi qu’un grand studio, Universal Pictures, finance un film présentant la diplomatie américaine comme veule et hypocrite. D’ailleurs, un procès fut intenté contre Universal, Costa-Gavras et l’auteur Thomas Hauser par Nathaniel Davis, qui était l’ambassadeur des États-Unis en poste au Chili entre 1971 et 1973. La cour rejeta éventuellement sa cause, mais le film fut néanmoins interdit aux États-Unis durant toutes les années que traîna l’affaire.

Dans les faits, selon des documents rendus publics en 1999, l’ambassade américaine n’entreprit aucune démarche pour faire libérer Charles Horman, en plus de faire obstacle à celles du père de ce dernier lorsqu’il se présenta.

En 2015, deux anciens officiers du renseignement chilien furent condamnés pour le meurtre de Horman.

À ce jour, le gouvernement américain continue de nier l’évidence de son implication, tant dans la commandite du coup d’État que dans l’assassinat de Horman.

Manifestez-vous !
Quel est votre film coup de cœur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.