Zappa explique Zappa

Frank Zappa en marge d’une entrevue avec le policier Charles Ash
Photo: Métropolis Films Frank Zappa en marge d’une entrevue avec le policier Charles Ash

Par où attaquer le monstre Frank Zappa ? Sous quel angle percer l’univers du grand, du prolifique et de l’excentrique musicien rock américain ? Quoi raconter : sa vie, sa musique, ses opinions ? Dans le documentaire Eat That Question – Frank Zappa in His Own Words, le réalisateur Thorsten Schütte (qui a fait les docus télé Crossroads et Namibia Generation X) a trouvé une manigance pour ne pas trop avoir l’air de choisir. Il a laissé Zappa expliquer Zappa.

C’est donc à travers le montage que Schütte fait ici ses choix, et non pas en faisant parler des experts, des amis ou des ennemis du guitariste à la moustache fournie, devenue son symbole. Eat That Question est en fait un long assemblage de séquences d’archives de spectacles et d’entrevues, sans narration, où Frank Zappa se révèle lui-même, d’où le titre du documentaire.

Ingénieux ? Pas inintéressant, mais pas complètement concluant. On se dit d’emblée que, 23 ans après sa mort due à un cancer, il aurait peut-être été intéressant de poser de nouvelles questions, et de ne pas dépendre que de celles — un peu redondantes, on présume — des journalistes ou des animateurs télé qui ont reçu Frank Zappa au fil des années. D’autant que certaines images, dont l’entrevue à l’émission Crossfire, sont déjà sur YouTube.

Manque de repères

Aussi, le néophyte voulant découvrir Zappa manque ici de guides, de poignées, de titres d’albums ou de chansons. Par exemple, on voit beaucoup son groupe The Mothers of Invention, sans trop en savoir sur eux.

Eat That Question suit un ordre musical relativement chronologique, mais est traversé d’entrevues — souvent les deux ou trois mêmes, dont une, étrange, menée par un policier en uniforme. Elles font remonter à la surface des thèmes majeurs de la carrière de Zappa. En ça, le documentaire est fort pertinent. Zappa nous parle avec intelligence de drogue — ou de l’absence de drogue — dans son parcours, de sa haine des étiquettes de disques et de l’industrie de la musique — « qui est faite pour créer des produits, pas de la musique » —, de la censure… On le voit d’ailleurs apparaître devant un comité, où il était défavorable à l’application d’avertissements sur les disques lorsque ceux-ci contiennent des paroles explicites. Décidément, Zappa n’aimait pas que l’État décide pour les gens ce qu’il fallait penser ou dire.

C’est aussi là un des points forts du travail de Schütte. Il fait ressortir très efficacement l’opinion peu reluisante de Zappa sur les États-Unis, sur les valeurs qui y régnaient, sur le peu de mise en valeur de « l’enrichissement esthétique ». On voit d’ailleurs en fin de film — et de vie — le musicien se rendre en République tchèque, où, ému, il reçoit un accueil chaleureux, entre autres de Vaclav Havel.

Au final, Zappa n’avait pas la langue dans sa poche, sauf que celle des autres aurait pu faire de ce documentaire quelque chose de plus grand.

Eat That Question – Frank Zappa in His Own Words

★★★

France-Allemagne, 2016, 88 minutes. Documentaire de Thorsten Schütte. Version originale anglaise.