De Palma vu par…

Le cinéaste Brian De Palma lors du 53e Festival de New York
Photo: John Lamparski Agence France-Presse Le cinéaste Brian De Palma lors du 53e Festival de New York

Du 15 au 28 juillet, le cinéma du Parc présentera un documentaire attendu par de nombreux cinéphiles : «De Palma», dans lequel le cinéaste de 75 ans se livre avec une franchise aussi désarmante qu’enthousiasmante. Pour l’occasion, une mini-rétrospective réunissant les films «Phantom of the Paradise», «Obsession», «Carrie», «Dressed to Kill», «Blow Out» et «Carlito’s Way» sera proposée.

Contemporain et ami proche de Steven Spielberg, de Martin Scorsese, de George Lucas et de Francis Ford Coppola, Brian De Palma fait figure d’enfant terrible de la fratrie. Boudé par la critique américaine, louangé par la critique française, il travaille désormais exclusivement en Europe. Peut-être parce que son cinéma est souvent mésestimé, il est de ces auteurs qu’on a irrépressiblement envie de « défendre », comme l’écrivit un jour l’influente critique du New Yorker Pauline Kael, de son vivant l’une des rares aux États-Unis à avoir encensé le réalisateur, dont elle résuma ainsi la démarche : « De Palma a mis au point un voyeurisme poétique quasi surréaliste — l’expression stylisée d’un esprit délicieusement tordu. Il n’utilise pas l’art à des fins voyeuristes ; il utilise le voyeurisme comme une stratégie et un thème afin d’alimenter son art satirique. Il met en relief le fait que le voyeurisme fait partie intégrante de la nature des films. » La nature des films : voilà bien le thème de prédilection de De Palma. Pas étonnant qu’autant de cinéastes se passionnent pour son oeuvre. On en a trouvé quelques-uns au Québec. Propos choisis.

Photo: Orion Pictures Angie Dickinson et Brian De Palma pendant le tournage de «Pulsions»


Philippe Lesage, réalisateur (Ce coeur qui bat, Les démons) — J’étais à treize ans fasciné par le cinéma américain et admiratif devant lui. Mes idoles étaient barbues et s’appelaient Coppola, Scorsese, De Palma. Je snobais déjà Spielberg, qui faisait, à mon avis, des films édulcorés pour enfants, qui manquaient de violence ! De Palma était en ce sens le plus vicieux, le plus pervers, le plus voyeur, le plus virtuose et le plus sanglant. Cette fascination d’un jeune adolescent cinéphile à l’égard d’un cinéma violent n’est pas rare […] C’est un peu comme si les pulsions sexuelles naissantes et souvent frustrées de cet âge-là se sublimaient au contact d’une représentation esthétique, romancée, et hautement spectaculaire de la violence. De Palma était le seul qui ramenait en parallèle l’érotisme pouvant titiller l’ado boutonneux au spectacle flamboyant d’une violence méticuleusement mise en scène.

Robin Aubert, réalisateur (À l’origine d’un cri, Les affamés) — J’ai toujours associé De Palma à Coppola et Scorsese. Probablement à cause de certains thèmes. Mais des trois, à mon avis, c’est De Palma qui a le plus de style. À titre d’exemple, Fellini était peut-être le « maestro » en Italie, mais Leone avait plus de style. Le style, c’est quoi ? C’est ce qui caractérise ces films que tu ne te lasses pas de revoir. Ceux de De Palma possèdent ça. Les plans-séquences de Scorsese sont magistraux, mais ceux de De Palma sont plus touchants […] Le fait qu’il ait embrassé plusieurs genres a déstabilisé. S’il y a une chose qu’on comprend quand on fait du cinéma, c’est le jeu des cases : dès que tu sors de la case qu’on t’a attribuée, parce que c’est ta nature, on ne sait plus où te mettre. Ça n’a pas empêché De Palma de tourner plusieurs grands films qui ont influencé bon nombre de cinéastes.

Charles-Olivier Michaud, réalisateur (Neige et cendres, Anna) — On aime que les artistes aillent là où on pense qu’ils iront, et ce, afin de ne pas être bousculés dans nos attentes. Quelqu’un qui essaie quelque chose, c’est quelqu’un qui ressort du lot. De Palma est de ces cinéastes qui ne craignent pas de faire des films différents, pas toujours bons, mais toujours intéressants […] En fait, avec Spielberg, De Palma a été le premier réalisateur dont je connaissais le nom et que je citais à mes amis à l’école. Il est devenu une sorte de héros pour moi. J’aime les renégats, les cinéastes qui brisent les normes, les conventions, qui prennent des risques et qui se cassent la gueule une fois de temps en temps pour mieux atteindre des sommets d’extase sur d’autres films. J’aime vivre des expériences au cinéma, qu’on me provoque, qu’on m’amène dans des zones d’ombre, des zones inexplorées, autant au niveau de la narration qu’au niveau de la forme.

François Jaros, réalisateur (Maurice, Oh What a Wonderful Feeling !) — De Palma est un plasticien extraordinaire ; sa maîtrise visuelle est totale. Son cinéma possède une telle élégance ! Mais ce qui captive le plus, c’est la richesse et la complexité de ses films, leur ambiguïté. Il brouille constamment les pistes. Et il est malin : il étudie les codes des genres qu’il visite pour mieux les détourner. Ses personnages sont souvent pétris de contradictions, insaisissables. Il est l’un des plus grands curieux du langage cinématographique. Il s’amuse avec les codes et les procédés, brisant le 4e mur, utilisant des « split-focus » et des « split-screen », multipliant les plans-séquences incroyables… La richesse de ses films provient de cette caméra qui parle tant, et qui nous raconte tout ce que les personnages taisent. Voir un De Palma, c’est vivre une expérience autant intellectuelle que viscérale.

Guy Édoin, réalisateur (Marécages, Ville-Marie) — J’aime De Palma pour son côté décomplexé par rapport au cinéma de genre et au pastiche, et aussi pour sa grande liberté formelle. Il offre une expérience globale de cinéma […] À propos des réactions tranchées qu’il suscite, et pour l’avoir vécu à quelques reprises, on ne sait jamais comment les films vont être reçus ; c’est une question de sensibilité, de culture, d’humeur du moment. J’ai souvent été surpris par l’accueil de tel film dans tel pays ou tel festival, alors que j’appréhendais la réaction contraire. Mes films ont souvent provoqué des réactions épidermiques, pour le meilleur, comme pour le pire. Sur le coup, c’est souvent difficile à expliquer. J’ai l’impression que les oeuvres fortes sur le plan formel polarisent davantage, mais elles résistent peut-être mieux à l’épreuve du temps.

Martin Girard, scénariste (Nitro Rush) et ex-critique — C’est un cinéaste plus difficile à aimer et à défendre que les autres grands auteurs consensuels de sa génération. De Palma fait des films plus excentriques, parfois plus bancals, un mélange souvent difficile à saisir et à gérer (comme spectateur) de mélo et de satire. Il prête le flanc à la critique parce qu’il est entier, immensément personnel et beaucoup plus expérimental que ses contemporains. En voyant Carrie, ado, j’ai vécu une épiphanie de cinéphile : l’ambiance, la mise en images, les couleurs, les mouvements de caméra, le style ruisselant de lyrisme, opératique, avec un côté tragique et mélo pleinement assumé, tout cela m’a plongé dans un état de total éblouissement […] Je demeure frappé par la qualité onirique de ses réalisations. Même dans les scènes complètement réalistes, il y a une qualité onirique dans sa façon de cadrer, de bouger la caméra, d’utiliser le mouvement et la musique. Ça donne souvent l’impression qu’on est en train de « rêver » ses films, et c’est une caractéristique que je ne retrouve que rarement chez d’autres cinéastes. De Palma est fasciné par le rêve, parce que ça rejoint le surréalisme : la poésie du « réel » transcendée par le langage du cinéma.