Lui, il fabrique des bombes

Raymond Luc Levasseur vécut pendant des années dans la clandestinité.
Photo: Cinémathèque québécoise Raymond Luc Levasseur vécut pendant des années dans la clandestinité.

Ses racines canadiennes-françaises, ses origines ouvrières, ses années de service pendant la guerre du Vietnam ou de détention dans les pires pénitenciers ont-ils forgé la personnalité révolutionnaire de Raymond Luc Levasseur ? Un peu tout cela, répond le documentariste Pierre Marier, qui tente de dégager les lignes de force du parcours d’un homme dont les indignations sont nombreuses, et qui jamais ne resta les bras croisés devant l’injustice.

Dans Un Américain. Portrait de Raymond Luc Levasseur, le récit de son parcours débute dans ce qui fut autrefois un refuge pour les Canadiens français en quête de travail aux États-Unis. Lorsque Levasseur déambule dans les rues de Sanford, Maine, près des anciennes usines de textile aujourd’hui en ruine, on y voit le lieu des premières misères, des premières insultes, des premiers espoirs déçus, les siens et ceux de sa famille venue du Québec. Cela allait forcément teinter la suite de sa destinée, révolté devant la ségrégation raciale, admiratif devant le courage des Vietnamiens écrasés par la machine de guerre américaine. Un premier séjour en prison en 1969 (coupable de possession d’une petite quantité de marijuana, mais surtout engagé auprès des vétérans d’une guerre absurde et perdue d’avance) ne freina pas ses élans révolutionnaires.

Passé terroriste

Ceux qui ignorent tout de Raymond Luc Levasseur verront dans les premières minutes d’Un Américain une tribune pour un gardien de la survivance canadienne-française. Or, au fil des confidences captées simplement, et ponctuées d’images d’archives, de photos éloquentes ou de gros titres dans les journaux, le passé « terroriste » de Levasseur se profile lentement, sûrement. Car celui qui a lu Marx, Lénine, Hô Chi Minh et Che Guevara ne pouvait se contenter de la théorie. Avec d’autres camarades d’infortune, sa compagne de l’époque et leurs trois enfants, Levasseur vivra pendant des années dans la clandestinité. Entre 1975 et 1984, les palais de justice, les banques et les installations militaires seront la cible de leur groupe, l’United Freedom Front, dénonçant ainsi la politique étrangère américaine enAmérique latine et l’apartheid en Afrique du Sud.

Du temps de Ronald Reagan, on avait les gauchistes à l’oeil, et Levasseur fut parmi les personnes les plus recherchées par le FBI. Lors de sa capture, et après de longs procès, il passera près de 20 ans en prison, souvent en isolement, une expérience dont il dit souffrir encore depuis sa sortie en 2004. De cette réclusion forcée, il évoque le caractère absurde, mais aussi ses stratégies pour conserver un minimum d’équilibre mental, recevant lettres et appuis de sympathisants à travers le pays et à l’étranger, tissant aussi une relation amoureuse avec une femme qui étudiera le droit pour réussir à lui rendre visite, et accélérer sa sortie de prison !

Raymond Luc Levasseur souligne avec ironie qu’il s’était battu pour la libération de Nelson Mandela, et c’est en prison qu’il a appris que ses efforts ne furent pas vains. Dans un style dépouillé, un peu statique — contraste avec la vie agitée de son sujet —, Un Américain épingle une société bourrée de contradictions, farouche gardienne de la liberté d’expression, mais tolérant mal la moindre dissidence bruyante. Surtout de la part d’un nègre blanc d’Amérique.

Un Américain. Portrait de Raymond Luc Levasseur

★★★

Documentaire de Pierre Marier. Canada, 2015, 99 minutes.