«Vertigo» et «Obsession»: oeuvres hantées

Kim Novak dans une scène iconique de «Vertigo»
Photo: Paramount et Universal Pictures Kim Novak dans une scène iconique de «Vertigo»

C’est un paradoxe dont peu de cinéastes aiment parler : aussi original puisse-t-il paraître, tout film, après analyse, rend compte de l’influence d’autres films. Hommages manifestes ou emprunts inconscients, passé et présent s’interrogent et se répondent en un perpétuel écho : ainsi en va-t-il dans le 7e art, un « cimetière vivant », pour reprendre la formule affectueuse d’Alain Resnais. Or, peut-être par crainte d’être traités d’imitateurs, la plupart des réalisateurs préfèrent garder leurs références par-devers eux. Tel n’est pas le cas de Brian De Palma, objet d’un documentaire passionnant à l’affiche dès le 15 juillet.

À cet égard, l’un des plus beaux témoins de la fascination de De Palma pour Hitchcock demeure son bien nommé Obsession, une relecture intégrale de Vertigo.

Photo: Columbia Pictures L’actrice Geneviève Bujold contemple son double dans «Obsession».

« Pour moi, Vertigo représente le film parfait et il hante mes pensées », explique De Palma au journaliste Luc Lagier dans l’ouvrage Les mille yeux de Brian De Palma.

De Palma confia même la trame sonore d’Obsession à Bernard Herrmann, longtemps le compositeur attitré d’Hitchcock.

La grande illusion

Pour mémoire, Vertigo conte l’histoire d’un détective (James Stewart) qui s’éprend du sosie d’une femme morte qu’il avait été chargé de suivre et dont il était tombé amoureux (Kim Novak dans les deux rôles). Obsession relate pour sa part les tourments d’un homme d’affaires (Cliff Robertson) qui retrouve dans une jeune femme le sosie de son épouse assassinée des années plus tôt (Geneviève Bujold dans les deux rôles). Dans un cas comme dans l’autre, une machination est ourdie en coulisse.

« Comprenez bien que Vertigo s’appuie sur la plus brillante des idées de cinéma : un homme (James Stewart) tombe amoureux d’une illusion (Kim Novak) créée de toutes pièces par un manipulateur (Tom Helmore). C’est exactement ce qui se passe lorsque vous regardez un film ! Vous tombez amoureux d’une illusion créée par le metteur en scène », note le cinéaste dans le recueil d’entretiens Brian De Palma coécrit par Laurent Vachaud, de la revue Positif, et Samuel Blumenfeld, du journal Le Monde.

Le maître et l’apprenti

Pour De Palma, l’évolution d’un cinéaste relève beaucoup du modèle du maître et de l’apprenti.

« J’ai essayé de m’exprimer à travers sa façon de faire du cinéma, d’adopter sa grammaire cinématographique. J’ai utilisé quelques-unes de ses histoires, repris quelques-uns de ses personnages. Ses idées étaient tout simplement les meilleures […] C’était comme peindre d’après un vieux maître de la peinture. Vous apprenez de lui, vous regardez sa manière de faire et ensuite vous évoluez d’après son travail en ajoutant vos propres idées », confie-t-il encore à Lagier.

Il en fut pourtant pour lui faire une réputation de talentueux plagiaire, sa virtuosité ne pouvant, elle, être remise en question. Si la critique américaine ne lui prête plus guère attention, la critique française continue à l’inverse d’accueillir chacun de ses films, Femme fatale ou Passion, avec une réelle délectation cinéphile.

Retard critique

« Ce n’est jamais très facile d’être incompris ou rejeté comme je l’ai été, avoue le principal intéressé dans Les mille yeux de Brian De Palma. Mais vous devez suivre votre propre inspiration quoi qu’on dise autour de vous. En retravaillant les idées d’Hitchcock, je savais ce que je faisais et pourquoi je le faisais […] Vous savez, retravailler les oeuvres d’un autre artiste est un processus qui existe depuis la nuit des temps. J’ai vraiment eu le sentiment d’aller à l’école avec Hitchcock. Je sentais que je comprenais parfaitement son cinéma, que je voyais à mon tour ce que lui avait vu avant moi. Alors, le jugement des critiques n’est finalement pas si important. De toutes les façons, les critiques ont toujours une décennie de retard. »

Voire davantage : lors de sa sortie, Vertigo fut boudé par la presse — on ne le « redécouvrit » que bien plus tard. Nombre de films de Brian De Palma continuent de connaître un sort similaire.

Au final, l’attrait de son cinéma découle justement de ce que les références qui y foisonnent n’appauvrissent pas l’oeuvre : elles la densifient.