«King Dave»: le beau risque

Alexandre Goyette (à droite) explique que quand il jouait «King Dave» au théâtre, tout le monde lui disait que c’était « comme regarder un film ». Le cinéaste Daniel Grou (à gauche) a voulu relever le pari.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Alexandre Goyette (à droite) explique que quand il jouait «King Dave» au théâtre, tout le monde lui disait que c’était « comme regarder un film ». Le cinéaste Daniel Grou (à gauche) a voulu relever le pari.

De toutes les techniques cinématographiques, le plan-séquence est sans doute la plus compliquée. Chorégraphie d’actions et de dialogues filmée en un long mouvement ininterrompu, il nécessite une précision d’horloger. Quantité de plans-séquences éblouissants jalonnent l’histoire du 7e art, et nombre de cinéastes aiment y recourir. Daniel Grou, autrefois Podz, est de ceux-là. Après en avoir inséré dans ses films et téléséries, voilà qu’il propose un film entier tourné en une seule prise dénuée de coupe. Coquetterie formelle ? Pas le moins du monde. On arguera même que King Dave, la pièce d’Alexandre Goyette qu’il porte en l’occurrence à l’écran et qui ouvrira le festival Fantasia le 14 juillet, commandait exactement cela.

Créée en 2005, King Dave vaut un concert d’éloges au dramaturge et comédien Alexandre Goyette qui, seul sur scène dans la peau de Dave, relate la pire période de sa vie, des vols de radio de voitures somme toute bénins l’ayant entraîné dans une spirale inextricable, avec à la clé peine d’amour, trahison et meurtre.

Influençable car assoiffé d’acceptation, fanfaron car terrorisé au fond, Dave, David, entame une réminiscence logorrhéique ; un flot de pensées, ou « stream of consciousness », qui n’est pas sans évoquer James Joyce, façon « portrait du faux bum en jeune homme ». Et c’est là que le plan-séquence tombe sous le sens : flot visuel pour flot verbal.

« Quand je jouais King Dave au théâtre, tout le monde venait me dire ensuite que c’était comme regarder un film, explique l’auteur. Alors très tôt, je me suis demandé qui pourrait le réaliser, le cas échéant. Dan s’est vite imposé dans mon esprit, car j’avais pu constater sur la série C.A. quel brillant directeur d’acteurs il est, mais aussi comment sa réalisation n’est jamais figée, même si elle est mûrement réfléchie. Il n’a pas peur de se raviser si une meilleure idée lui vient. Ce qui est ironique et beau avec le film qu’il a tiré de ma pièce qu’on disait “ cinématographique ”, c’est qu’il y a quelque chose de théâtral qui demeure, et c’est complètement assumé. »

De fait, voir l’acteur à présent fin trentenaire réinterpréter ce qui se présente d’office comme un retour en arrière-fleuve raconté à la première personne, vient accentuer le côté « ado attardé » derrière lequel Dave cache ses blessures. L’effet est encore plus dramatique que sur scène, lorsque le comédien était plus jeune. Il revient sur des événements lointains mais encore douloureux. Entre le présent qui ouvre et clôt le récit, la fatalité conjuguée au passé.

Un gros risque

« Pourtant, ça ne s’est pas imposé tout de suite, avoue Daniel Grou, réalisateur entre autres des films Les sept jours du Talion et Miraculum, et de la série 19-2. J’ai envisagé une adaptation plus classique, mais j’y ai vite renoncé. En parallèle, je venais à l’époque de voir The Departed [Agents troubles en version française] de Scorsese, et je voulais insuffler ce genre d’énergie-là au film. Puis, après un an et demi à chercher, j’ai compris, et j’ai dit à Alexandre que j’allais le filmer en un seul plan-séquence, que j’allais le suivre dans une succession de décors pendant qu’il racontait son histoire directement à la caméra. »

Un projet fou dans lequel la productrice Nicole Robert a d’emblée cru.

« Daniel m’a envoyée voir la pièce, que j’ai adorée, se souvient-elle. À la fin de la représentation, il m’a dit : “ plan-séquence ”. Et moi, j’ai répondu : “ oui ”. Mais il restait à déterminer comment on allait procéder. C’était casse-gueule. On a rapidement convenu que ce serait impossible à réaliser en studio. C’est André Guimond, le directeur artistique, qui s’est promené et qui a trouvé LE quartier montréalais qui nous permettrait de tourner en lieux réels, avec des décors construits à même de vrais endroits afin de permettre un déplacement fluide. »

Dans ce périmètre de neuf kilomètres : une pléthore d’appartements, une chambre d’hôtel, une discothèque et un parc censément situés aux quatre coins de Montréal, sans parler ce développement immobilier censé être à Laval. Et le protagoniste de s’y déplacer à pied, en autobus, en métro et en voiture en un ballet cinématographique virtuose.

Cinq nuits, cinq prises, et aucune erreur possible : la dernière fut la bonne.

« Ce qui est paradoxal, c’est qu’habituellement, le plan-séquence sert à amplifier l’idée de “ temps réel , note Daniel Grou. Dans King Dave, c’est au contraire plein de retours en arrière et d’ellipses. En m’attelant à traduire ça visuellement, en un seul mouvement soutenu, je me trouvais à aller à l’encontre de tout ce que j’ai appris jusqu’ici en cinéma, à savoir : faire oublier au spectateur qu’il regarde un film. Ici, au contraire, la proposition fait en sorte que le spectateur est directement interpellé. J’ai voulu abattre le proverbial 4e mur dès le départ, puis le reconstruire ensuite. »

Saisi, on est happé par l’histoire de Dave, et on plonge avec lui, immergé comme on l’est rarement au cinéma alors que normalement, c’est le contraire qui devrait se produire avec une telle gageure technique. En cela, King Dave constitue un rappel éloquent que le cinéma n’est pas tant une affaire de logique que d’instinct.

King Dave prend l’affiche le vendredi 15 juillet.


Plans-séquences mémorables

Le plan-séquence du récent Birdman, d’Alessandro Gonzalez Iñárritu, est extraordinaire, mais il recèle en réalité plusieurs coupes rendues invisibles grâce à la magie numérique. À cet égard, Daniel Grou ne triche pas dans King Dave, à l’instar d’Alexandre Sokourov avant lui dans L’arche russe, autre « film en une seule prise », celui-là tourné en un seul lieu. Voici quelques autres plans-séquences virtuoses :

1956 La soif du mal, d’Orson Welles Une ouverture d’anthologie alors qu’on voit un homme placer une bombe dans le coffre d’une voiture que la caméra file ensuite jusqu’à l’inévitable explosion.

1990 Les affranchis, de Martin Scorsese — On suit Henry et Karen dans les dédales du Copacabana alors que le premier tente d’impressionner la seconde et que derrière la caméra, le cinéaste en fait autant, mais avec le spectateur.

1992 Le meneur, de Robert Altman — Une autre ouverture, celle-là donnant un juste aperçu de la folie, au propre et au figuré, qui règne dans un studio de cinéma, décor de cette satire.

1992 L’esprit de Caïn, de Brian De Palma — Une psychiatre explique à deux flics à quel genre de tueur ils ont affaire, et ce, dans un bureau, dans un escalier, dans un ascenseur, puis à la morgue, ou comment rendre passionnante une banale scène explicative.

1997 Nuits endiablées, de Paul Thomas Anderson — Encore une ouverture, servant cette fois à présenter la galerie de personnages qui peuplent cette oeuvre chorale campée dans le monde de la porno des années 1970.

2003 Oldboy, de Park Chan-wook — Un couloir, une bande de truands et un homme en mal de vengeance armé d’un marteau ; saisissant.