Les nouveaux habits de Frantz Fanon

Margot Robbie et Alexander Skarsgard en Jane et Tarzan
Photo: Warner Bros Margot Robbie et Alexander Skarsgard en Jane et Tarzan

Qu’est-ce que le célèbre personnage imaginé par le romancier américain Edgar Rice Burroughs a encore à nous dire ? Sorti de sa jungle depuis plus d’un siècle, Tarzan vante le respect de la nature, prouvant qu’il est non seulement possible d’y survivre, mais d’atteindre une noblesse inégalée dans le monde civilisé.

Ce n’est pas tout à fait l’histoire de la fabrication d’un bon sauvage que David Yates nous propose dans The Legend of Tarzan. On pourrait croire que le cinéaste s’est éloigné d’Harry Potter (il a signé les quatre derniers films de la saga), mais son héros élevé chez les gorilles n’a rien à envier aux magiciens : il agrippe les lianes comme d’autres les baguettes magiques, résistant aux assauts malgré quelques cicatrices savamment dessinées, sautant dans le vide avec une dextérité à la Superman.

Ce Tarzan à la mode d’aujourd’hui, avec sa force olympienne et plongé dans une imagerie souvent numérisée, ferait aussi la fierté de Frantz Fanon, ce célèbre psychiatre dont l’analyse des ravages de la décolonisation dans Les damnés de la terre a inspiré des hordes de militants. Car celui qui insiste pour se faire appeler John Clayton (Alexander Skarsgard, le physique huilé de l’emploi), et non Tarzan, membre influent de la bonne société londonienne, ignore que l’invitation de Léopold II, le roi des Belges, à visiter le Congo est un traquenard pour qu’il soit livré à un chef de tribu cherchant à se venger.

L’homme perfide derrière cette machination, Léon Rom (Christoph Waltz, suave de méchanceté), voit d’un bon oeil le siphonnage des ressources naturelles et l’esclavagisme, surtout si ça lui rapporte. Il n’avait toutefois pas prévu que Clayton reviendrait à la maison accompagné de son épouse Jane (Margot Robbie, une Bondgirl avant la lettre) et d’un vétéran de la guerre civile américaine (Samuel L. Jackson, la touche d’humour salutaire) ; ils deviendront les alliés de celui qui renouera avec son Tarzan intérieur grâce au contact d’un environnement qu’il cherchait à oublier.

Ce XIXe siècle élégant et barbare ne donne aucune leçon d’histoire, recréant l’illusion d’une prise de conscience quasi altermondialiste devant l’industrialisation galopante de la misère en terres étrangères. Tout cela s’exécute grâce à une poignée d’hommes, en majorité blancs, de femmes, rôle dévolu à Jane, et d’animaux, plus disciplinés qu’une armée. Il s’agit en somme d’une fantaisie de la bonne conscience, parsemée pour les non-initiés de flash-back sur l’enfance du héros, sa rencontre avec sa douce moitié et quelques traumatismes pour donner au justicier une étoffe tourmentée. C’est sans doute ce qui a motivé le choix des scénaristes de limiter au maximum le bavardage chez Tarzan, lui dont les actes, et les abdos, parlent bien davantage.

Mais pour dire quoi, au juste ? Même Frantz Fanon ne serait pas dupe de cette mansuétude au service d’un spectacle qui aurait pu s’intituler « Out of Africa ».

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La légende de Tarzan (V.F. de The Legend of Tarzan)

★★ 1/2

États-Unis, 2016, 110 minutes. Film d’aventures de David Yates. Avec Alexander Skarsgard, Margot Robbie, Christoph Waltz, Samuel L. Jackson.

1 commentaire
  • Guy Bergeron - Inscrit 3 juillet 2016 08 h 57

    Pourquoi pas « Retour en Afrique » ?

    Pour une fois, l'utilisation du titre français d'un film dans le clin d'oeil de votre conclusion n'aurait-elle pas été indiquée, vu qu'enfin, après exactement 100 ans de films de qualité souvent discutable (Tarzan of the Apes, 1916, avec Elmo Lincoln, la toute première imposture) Tarzan revient enfin là où il est né avec une dignité retrouvée ?