«Cabaret», de Bob Fosse

Affiche originale de «Cabaret»
Photo: Source Warner Bros et Allied Artists Affiche originale de «Cabaret»

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué ?

Dans la vie du cinéphile autant que dans celle du spectateur moyen, les films vont et viennent. Si quelques-uns laissent une trace prégnante dans la mémoire, la plupart se dissolvent dans le néant cérébral sitôt l’apparition du générique de fin. Or, ces films qui restent n’ont pas tous le même impact. Certains éblouissent, d’aucuns bouleversent, parfois simultanément. D’autres, en revanche, produisent un effet encore plus profond, encore plus viscéral : ils transforment, ils éveillent. Le spectateur ne découvre alors plus tant le film qu’il se révèle à lui-même par le truchement du film. C’est un moment charnière de la sorte que le lecteur Stéphane St-Jean a la générosité de partager dans le cadre de cette série.

Berlin, 1931. L’ère de la République de Weimar tire à sa fin alors que le parti nazi gagne en popularité. Cosmopolite, ouvert, insouciant malgré l’incertitude financière, le pays ignore encore ce qui l’attend. Autant de caractéristiques qu’incarne Sally Bowles, une chanteuse américaine qui se produit dans un club de Berlin. Berlin dont la permissivité de mœurs a attiré Brian Roberts, un jeune universitaire anglais timide qui nouera une amitié particulière avec Sally bien qu’il se sache homosexuel.
Photo: Source Warner Bros et Allied Artists Affiche originale de «Cabaret»

Chronique musicale sur fond de passions amoureuses tous azimuts et de grands troubles politiques, Cabaret a fait époque.

Et un peu plus, comme en rend compte le témoignage de monsieur St-Jean.

Welcome and bienvenue

« Nous sommes au début des années 1980. J’ai 8 ans. Je suis avec ma mère et nous nous apprêtons à écouter Les Grands Films à Radio-Canada. “Welcome and bienvenue, Weeelllcome…” retentit dans la télévision. Débute ainsi Cabaret, de Bob Fosse. Du fin fond de mon Abitibi natale, je n’ai encore jamais rien vu de tel !

Le Kit Kat Klub, avec son maître de cérémonie androgyne et inquiétant (Joel Grey), me terrifie. Puis, Sally Bowles entre en scène (Liza Minnelli dans un rôle qui fut une bénédiction autant qu’une malédiction). Avec son énergie du désespoir, sa fougue que peine à contenir l’écran et son regard d’une tristesse infinie qui réclame TOUT l’amour du monde, elle me bouleverse et me réjouit à la fois.

Mais le coup de grâce vient dès l’apparition du personnage de Brian Roberts (Michael York). Ses yeux où l’on veut se noyer… Son nez, chef-d’œuvre d’architecture… Sa frange blonde, rebelle et nonchalante sur son front…

Je suis en train de vivre là mon premier coup de foudre.

Une scène, en particulier, trouble et transforme mon petit cœur de 8 ans. Après une soirée bien arrosée, Sally, Brian et Max, un riche play-boy avec qui ils se sont liés d’amitié, se rendent dans la suite de ce dernier. Ils boivent. Ils dansent. Ils rient. Sally regarde les deux hommes danser et…

Et on comprend qu’ils vont passer la nuit ensemble.

C’est à cet instant précis que j’ai su que j’aimais les garçons. »


Plusieurs sources

Sorti en 1972 sous un concert d’éloges, Cabaret connut un gros succès populaire et remporta huit Oscar dont ceux de la meilleure réalisation (Fosse), de la meilleure actrice (Minnelli) et du meilleur acteur de soutien (Grey).

Pas moins de quatre sources sont à l’origine de Cabaret : la comédie musicale du même nom (1966), la pièce (1951) puis le film Je suis une caméra (1955) et, surtout, la novella Adieu à Berlin, de Christopher Isherwood, publiée en 1939 et qui, à la base, inspira tout ce qui vint ensuite. Cabaret, le film, pige dans tout cela, mais est sa propre créature grâce au scénario composite écrit par la grande Jay Presson Allen (Les belles années de Miss Brodie), reconnue en son temps comme l’un des esprits les plus vifs de la profession. Quelques chansons du musical furent conservées, mais John Kander et Fred Ebb en écrivirent de nouvelles dorénavant toutes confinées, sauf une, à la scène du Kit Kat Club.

À cet égard, le film se montra plus franc que le spectacle. Historiquement, le théâtre new-yorkais, plus audacieux, a toujours été à l’avant-garde du cinéma hollywoodien, plus conservateur, dans son traitement des tabous sociaux. Or, avec Cabaret, c’est l’inverse qui survint grâce justement à l’implication de Jay Presson Allen. Dans l’ouvrage Backstory : Interviews with Screenwriters of Hollywood’s Golden Age, de Patrick McGilligan, elle explique en effet :

« Le livret du musical ne faisait même pas ne serait-ce que suggérer que le tuteur anglais, Brian, était homosexuel, si bien qu’en fin d’analyse, le spectacle n’avait aucun sens. »

Aussi revint-elle au texte original d’Isherwood.

Miss Sally Bowles

Le film ne se mua pas en une adaptation fidèle pour autant, tant s’en faut. Le personnage central de Sally Bowles en constitue d’ailleurs le meilleur exemple. Dans Adieu à Berlin, l’auteur décrit une Anglaise de 19 ans, aspirante actrice venue à Berlin dans l’espoir de devenir une star.

« Sa voix était étrangement grave et rauque. Elle chantait mal, sans aucune expression, les mains inertes à ses côtés et cependant elle produisait son effet grâce à l’inattendu de son physique et à son air de mépris total pour l’opinion des gens », écrit Christopher Isherwood.

Si « l’inattendu de son physique » décrit parfaitement Liza Minnelli, qui avait déjà joué de cette étrangeté de manière émouvante dans Pookie (1969), force est de reconnaître de cette dernière qu’elle chante formidablement bien.

Quant à son « air de mépris total pour l’opinion de gens », on comprend qu’il s’agit surtout d’une carapace, nécessaire au demeurant, les personnes différentes ayant toujours eu à composer avec le rejet des masses, voire pire.

Cette force de caractère, cette ouverture et cette ineffable résilience sont le legs de Sally à Brian. Et au spectateur.


Manifestez-vous !

Quel est votre film coup de cœur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.