Les folles nuits de Montréal

Jack Paradise, de Gilles Noël, qui prendra l'affiche le 20 février sur 60 écrans du Québec, donne la vedette à Roy Dupuis. Le cinéaste y a recréé les folles nuits de jazz à l'époque où les cabarets de Montréal attiraient les plus grands musiciens américains.

Le cinéaste Gilles Noël est un amateur de jazz et de blues. Il a hanté au cours des années 70 les vieux temples montréalais désormais disparus, l'Esquire Show Bar, le Black Bottom et compagnie, boîtes enfumées qui perpétuaient les traditions musicales nées des années de prohibition. Les nuits de la métropole québécoise étaient hot, jazzées, hantées par toute une faune musicale américaine, noire de préférence, qui fuyait les États-Unis. Ces musiciens s'installaient à Saint-Henri, à Pointe-Saint-Charles, montaient au centre-ville pour les spectacles dans les hôtels et les clubs.

Un des derniers témoins de cette folle époque, Charlie Biddle, est mort l'an dernier. Bob Langlois, pianiste de jazz blanc montréalais pure laine qui avait su s'imposer dans les orchestres noirs au cours des décennies 30, 40 et au-delà, n'est plus; mais il renaît à travers Jack Paradise.

Gilles Noël vous expliquera avoir entendu parler de Bob Langlois par son fils Richard, qui l'a vu rarement au cours de son enfance. Le père rentrait de ses ébats de musicien nocturne à l'heure où les parents du petit voisin partaient travailler. Le cinéaste-scénariste a imaginé le reste... «Des musiciens comme Michel Donato et Guy Nadon affirment qu'au cours des années 60, jouer avec Bob Langlois constituait une consécration.»

On connaissait surtout ce réalisateur pour son bon polar psychologique Erreur sur la personne, tourné en 1995. Il a également adapté en 1998, pour la télé, la pièce de Simon Fortin, Le Pays dans la gorge.

Au poste

Avec Jack Paradise, Gilles Noël entreprend cette fois de ressusciter la grande époque du jazz montréalais, en racontant quarante ans de la vie de Jack Paradise (campé par Roy Dupuis), ses amours avec la belle chanteuse noire Curley Brown (la chanteuse Dawn Tyler Watson), son mariage avec la plus terre à terre Gisèle (Geneviève Rioux), mais surtout sa vie dans les clubs, à partir de 1929. La mafia, les bordels, la musique, le fun aussi étaient au poste. «Le mot d'ordre donné aux musiciens était: tant que ça ne tire pas, continuez à jouer.»

Côté documentation, le cinéaste précise avoir puisé à un livre comme Swinging in Paradise, à des témoignages, à l'iconographie des photos et des documentaires d'époque. Il a cherché à recréer le Rocket Paradise, club fameux du temps dans le bout de Pointe-Saint-Charles, un quartier aujourd'hui en grande partie disparu. «De Griffintown, l'ancien quartier irlandais du coin, il reste une ruelle où l'on a tourné la scène des enfants.»

Avec son directeur photo, Sylvain Brault, le cinéaste a choisi de mettre avant tout l'accent sur l'image. «On voulait recréer l'esprit de l'époque, dit-il, avec des alternances de noir et blanc et de couleur. Le film est tourné en Super 16 avec une image un peu sale, une lumière condensée, pas de champs, contre-champs, mais des jeux de miroirs et une caméra à la porte du club et des chambres qui observe de l'extérieur pour créer une distance.» À ses yeux, le cinéma est plus proche de la peinture que du roman ou du théâtre, mais il a composé aussi Jack Paradise comme une partition. «Le film, c'est une pièce de jazz: l'improvisation autour d'un thème. Au début, quatre gars se souviennent autour d'une table, puis l'histoire est racontée.»

Pour incarner son héros pianiste, Roy Dupuis donc, à qui Gilles Noël reconnaît une grande concentration et un immense professionnalisme. «Il apprenait le mouvement des doigts sur le clavier comme des lignes de dialogue, explique le cinéaste. Mais il a un rôle ingrat, qui repose sur peu de scènes dramatiques. Jack Paradise s'exprime à travers son instrument plutôt que par des paroles. Il est un vrai nègre blanc d'Amérique. Mon film en est d'ailleurs un sur la marginalité.»

Dorothy Berryman incarne la tante excentrique dans les scènes captant l'enfance de Jack. «C'est une actrice que je trouve extraordinaire, dit Gilles Noël. Elle joue un personnage appelé à imprégner ensuite tout le film.» Dawn Tyler Watson est une grande chanteuse de jazz et de blues qui avait fort peu d'expérience de jeu. «Elle est impressionnante, occupe beaucoup d'espace et possède une déchirure qui nourrissait le personnage.»

Jack Paradise, c'est aussi un petit budget pour une oeuvre d'époque, peu de jours de tournage avec des choix à faire: «Pour la scène de la descente de police dans le club, j'avais prévu cinq fourgons, la police, 150 figurants. Mais c'était si cher qu'on a opté pour l'économie de moyens. Et au fond, n'est-il pas plus cinématographique de montrer la tête de Jack qui sort du fourgon que de s'étendre sur la foule avec les plans larges?»

La suite appartient au public, invité à venir voir Jack Paradise dès le 20 février.